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"On a la volonté de vivre, mais on est pris dans une spirale" : trois femmes anorexiques témoignent

D'après de récents travaux de recherche, l'une des causes de l'anorexie serait une addiction à la maigreur. Pour mieux comprendre ce trouble alimentaire, francetv info a rencontré trois femmes qui racontent leur combat contre la maladie.

Article rédigé par franceinfo - Anna Pereira
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
L'anorexie touche neuf filles pour un garçon. (AMELIE-BENOIST / AFP)

Selon une nouvelle étude publiée mardi 7 juin, les personnes anorexiques ressentiraient un plaisir intense à perdre du poids. Les patients atteints de ce trouble du comportement alimentaire seraient accros à la maigreur, et non phobiques de la prise de poids. Francetv info vous raconte l'histoire de trois femmes anorexiques et de leur long parcours avec la maladie.

Elodie, 32 ans : "Le contrôle du corps donne une jouissance totale"

Elodie est en rémission depuis trois ans, après plus de douze ans de combat contre l'anorexie. Les débuts de ses troubles alimentaires remontent à ses 17 ans, quelques années après la mort de sa mère, qui avait souffert pendant douze ans de plusieurs cancers du sein. "Je suis arrivée au point de ne pas manger pendant trois mois, raconte-t-elle, juste boire un peu. Je ne tenais plus du tout debout, et puis on n'est plus soi-même, le cerveau ne fonctionne plus."

L'inquiétude de son entourage la fait réfléchir. Elle se fait hospitaliser une première fois – elle y retournera onze fois au total – et y trouve un suivi psychiatrique qu'elle accepte très rapidement, ayant compris qu'elle avait besoin d'aide.

Aujourd'hui, Elodie identifie les origines de son mal-être. "En tant que fillette, j'étais persuadée que ma naissance était la cause des cancers de ma mère, et je culpabilisais de ne pas avoir pu la sauver. La situation n'a fait que s'aggraver quand mon père s'est remis en couple avec quelqu'un qui est venu, à mes yeux d'ado, prendre la place de ma mère."

La jeune femme explique qu'elle ne s'est pas tout de suite aperçue de son état car l'anorexie s'accompagne d'un énorme déni. Les malades ne voient pas un reflet fidèle d'eux-mêmes dans le miroir. "Ne pas manger était comme une punition pour moi, une façon d'évacuer la culpabilité qui me rongeait, analyse-t-elle. Ensuite, c'est un cercle vicieux, qui provoque un fort sentiment de maîtrise de soi auquel nous devenons accros."

On ne peut plus vivre autrement, on a la volonté de vivre mais on est pris dans cette spirale, dans un poison au plus profond de soi.

C'est dans la tête que le mal attaque : les patients anorexiques ne se sentent que plus forts avec ce contrôle total, cette tension et cette lutte permanente contre ce besoin vital, manger. C'est une forme d'auto-torture. Elodie explique : "Les anorexiques se disent : 'Ah, toi, la cliente qui mange ton croque-monsieur au resto, tu ne sais même pas que tu n'as aucun contrôle sur toi'."

Ce contrôle du corps nous donne une jouissance totale, une force intérieure inouïe, on se sent plus forts que les autres. Et, du coup, on s'enferme dans cet objectif sans fin.

Elodie est tombée jusquà 29 kg, pour 1,60 m. Aujourd'hui, elle pèse 50 kg, mais lutte aussi contre une nouvelle maladie, un cancer dont la chimiothérapie n'aide pas à se stabiliser à un poids correct. Elle raconte ses hauts et ses bas : à l'hôpital, la reprise de poids se fait par différentes méthodes, plus ou moins accompagnées par des nutritionnistes et des psychiatres. Mais, à la sortie, "la spirale revient, on cherche à se sécuriser dans ce que l'on connaît, et le fait de se retrouver seul n'aide pas".

Certains hôpitaux proposent des compléments de soins, des groupes de parole, un accompagnement primordial à mes yeux ; sans lui, il est presque impossible de guérir durablement.

C'est finalement le sport qui a bouleversé ses habitudes. Les passions sont essentielles dans sa rémission : le culturisme qu'elle pratique avec son conjoint, son métier de comédienne voix off. "Il faut trouver des plaisirs dans d'autres activités qui puissent se transformer en rituels venant remplacer notre obsession de ne pas manger."

Claire, 39 ans : "Le plus motivant, c'est la peur de grossir" 

Claire* est anorexique depuis 2002. Malade depuis une fausse couche à un stade avancé de la grossesse, elle perd 20 kg en quelques mois. Après un second enfant, elle reprend du poids, puis rechute. Son combat est désormais quotidien depuis quatorze ans.

Sa première et seule hospitalisation n'a eu lieu que l'année dernière, après plusieurs tentatives de prise en charge qu'elle a refusées car elle ne voulait pas quitter son enfant trop longtemps.

Au plus bas, elle pesait 45 kg pour 1,68 m. Aujourd'hui, elle pèse 52 kg, juste en dessous de l'indice de masse corporelle (IMC) normal.

Aujourd'hui, je suis toujours malade et je ne me sens pas encore dans l'optique de vouloir guérir, car il est pour moi inenvisageable de reprendre du poids.

"Mon entourage n'a rien vu, explique Claire. Mes proches pensaient que j'avais juste une obsession pour les régimes, que je me trouvais toujours un peu trop grosse… Je me suis débrouillée par moi-même."

Claire prend tout de même la décision de consulter des spécialistes. Elle est suivie pendant près de trois ans à l'hôpital. "Je m'y rendais une fois par semaine, où une diététicienne, un psychiatre et un psychologue m'accompagnaient, me conseillaient. Souvent, ils me conseillaient l'hospitalisation, mais impossible pour moi de me séparer de mon enfant."

Des hauts et des bas, Claire en a connu : "Je me trouvais toujours trop grosse, mais ma détermination à maigrir n'était pas forcément constante. Parfois, je ne mangeais rien, puis je relâchais mon régime et regrossissais. Ces périodes s'accompagnaient d'attaques boulimiques qui me poussaient à me restreindre à nouveau et à reperdre du poids : un véritable cercle vicieux."

Oui, j'éprouve du plaisir en perdant du poids, la maigreur me rend contente. Mais, pour moi, c'est la peur de grossir le plus important et motivant.

Marine, 66 ans : "Pour rien au monde je ne chercherais à reprendre quelques kilos"

Marine* a 66 ans et est elle aussi anorexique. C'est rare, car la maladie atteint principalement les filles de 13 à 25 ans. Boulimique dès ses 16 ans, elle commence à se faire vomir avec ses copines. 

C'était à qui pouvait s'enfiler douze pains au chocolat le matin. Ma copine a commencé à prendre du poids et à se faire vomir pour pallier ça, et j'ai fait comme elle...

Avec du recul, elle se dit qu'elle devait déjà être un peu dépressive. "Mais à l'époque, on ne connaissait pas les psys... En 1967, on ne pensait pas du tout à ça. Aujourd'hui, je pense que mon enfance y était pour quelque chose." Elle raconte la séparation difficile de ses parents à son adolescence, sa mère qui s'est remariée, un beau-père violent et alcoolique qui battait sa femme. "J'en ai été profondément traumatisée."

A 30 ans, elle est victime d'un malaise cardiaque. Elle arrête aussitôt de se faire vomir. 

Jusqu'à cette attaque, j'ai continué les vomissements quasi quotidiens. La bouffe, c'était une consolation. Mais mon problème au cœur m'a stoppée net, fini la boulimie. Pour éviter de grossir, la seule solution que j'ai trouvée, ç'a été l'anorexie.

A l'âge de 36 ans, elle accouche de son premier enfant. La volonté de perdre ses kilos en trop s'accroît : "J'ai voulu fondre, mon régime s'est restreint drastiquement dans cet objectif." Elle pèse aujourd'hui 30 kg pour 1,57 m. 

A l'époque, elle consulte un médecin qui veut l'hospitaliser. "Vous allez mourir, sans accompagnement", lui dit-il. "Mais rien à faire : butée, je ne voulais pas arrêter de travailler, ni admettre à quel point mon problème était grave."

Tout son organisme est aujourd'hui profondément endommagé par des décennies de troubles alimentaires : ostéoporose, fractures multiples –chevilles, tibias, péroné… Mais, malgré cela, elle refuse de reprendre du poids. "Je me vois dans la glace très mince, mes pommettes sont saillantes, j'ai l'air maladif, j'en suis consciente, mais pour rien au monde je ne chercherais à reprendre quelques kilos."

Si j'avais encore eu 30 ans, pourquoi pas ? Mais maintenant, à 66 ans, à quoi bon ? J'espère bien ne pas vivre encore quinze ans dans cet état.

* Les prénoms des témoins ont été modifiés à leur demande. 

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