Cet article date de plus de dix ans.

Tours de la discorde à la Défense

écouter (5min)
Cela ressemble au combat de David contre Goliath. Une jeune femme refuse de quitter son logement social à la Défense àprès de Paris. Or son immeuble, une HLM, doit être démoli pour commencer la construction d'immenses tours jumelles de luxe. La justice est saisie, le promoteur russe s'impatiente et la locataire s'entête.
Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
  (©)

Elle s'appelle Bouchra Bennouna, elle a 34 ans, et elle habite aux Infras à la Défense. Les Infras, c'est le premier des trois immeubles qui doivent être détruits pour construire les deux tours géantes. Dans le bâtiment qui date des années 70, on compte 40 logements sociaux, aujourd'hui 39 sont vides. Tous les voisins de Bouchra Bennouna sont partis, relogés parfois juste à côté. "C'est triste,  dit-elle. Quand je pense qu'il y a deux ans en arrière, il y avait du monde, il y avait de la vie, des enfants qui allaient à l'école, on avait des voisins, on pouvait compter sur eux.c'est triste ". Seul le studio de la jeune femme resté occupé, "par moi et ma sœur , explique t-elle. Ce sont des appartements, spacieux, avec des terrasses immenses !".

Terrasses avec vue sur la Seine abandonnées aux herbes folles. Couloirs déserts. Immeuble fantôme dans lequel on tombe ça et là sur une fuite d'eau. Et pourtant Bouchra Bennouna reste ferme: "Je ne partirai nulle part ". La jeune femme qui se dit "choquée " par le projet du russe Emin Iskenderov, "un Dubaï bis ", explique se battre pour une cause : "Je veux que ces appartements, magnifiques, soient redonnés à des personnes qui en ont besoin ".

"Des pressions quotidiennes"

Un entêtement qui n'arrange pas les affaires de Logis Transports. Le bailleur social, propriétaire des trois immeubles qui doivent être démolis, a tout vendu – pour 50 millions d’euros - il y a quelques années au promoteur russe qui veut construire les fameuses tours, et il est chargé du relogement des habitants. Du coup, face au refus de Bouchra Bennouna de quitter son appartement Logis Transports s'agace. "Ils me font subir des pressions quotidiennes ", assure la locataire. Elle parle notamment d'incendie en bas de chez elle, de coupures d'électricité ou de chauffage. "On a aussi essayé de m'acheter ", raconte-t-elle. Quelqu'un est venu me proposer 10 000 euros pour que je parte.j'ai refusé  !".

"Tout ceci n'est que pure invention " rétorque Logis Transports. Michel Menant, l'avocat du bailleur social assure que plus d'une dizaine de propositions de relogement ont été faites à la jeune femme, en vain. Pour lui, pas de doute la locataire s'accroche à ses murs parce qu'elle veut "un gros chèque ! Elle recherche purement et simplement, à monnayer au maximum son abandon du studio ". Michel Menant qui réclame l'expulsion de la jeune femme "y compris pendant la période d'hiver ". Car l'avocat ajoute, exaspéré, que Bouchra Bennouna est également locataire d'un deuxième logement social situé dans la commune d'Ermont dans le Val d'Oise, "situation totalement illégale ! Cette femme est hors la loi ", conclut-il.

"Un tout petit grain de sable dans la machine"

Pendant ce temps-là, Emin Iskenderov, le promoteur russe et PDG du groupe Hermitage, ne se lasse pas de présenter avec fierté son projet. Des tours jumelles de plus de 323 mètres de haut, un mètre de moins seulement que la Tour Eiffel, signées Norman Foster, le célèbre architecte britannique. A l'intérieur : 500 appartements, mais aussi bureaux, hôtel, salle de sport, de concert, galerie d'art, restaurants, piscines, spa... Le tout de luxe. Le nom du projet: Hermitage Plaza. Son budget: 2 milliards d'euros. "Du jamais vu en France,  insiste Emin Iskenderov qui n'apprécie guère la résistance de Bouchra Bennouna. "Dans toute grande chose, il y a toujours des gens qui essaient de - excusez moi du terme - foutre la merde. Il faut composer avec ".

Et le promoteur russe de jurer qu'il fait tout pour reloger les habitants des trois immeubles à démolir - cela représente 250 appartements dont 40 sociaux - dans les meilleures conditions. Il assure même "faire de la charité. De 1 600 mètres carré de logements sociaux, on va passer à 3 000 mètres carré . [...] Nous avons déjà relogé 183 familles, dans des appartements plus grands, parfois de 40%, et pour moins cher " insiste Emin Iskenderov, ce qu'une relogée que nous avons rencontrée et dont nous avons visité l'appartement confirme. "J'aime bien être fier de ce que je fais. Quand les tours seront là, personne ne pourra dire que ces tours là ont été construites sur le malheur de certains ".

Emin Iskenderov attend maintenant avec impatience la date du 30 novembre. Ce jour-là, le tribunal d'instance de Courbevoie pourrait ordonner l'expulsion de la locataire. Dans ce cas-là, le promoteur espère commencer à démolir avant la fin de l'année. Mais comme d'autres procédures judiciaires sont en cours, le tribunal pourrait aussi remettre sa décision à plusieurs mois. "Je n'y crois pas,  lance Iskenderov, confiant. Pour lui, Bouchra Bennouna n'est "qu'un tout petit grain de sable dans la machine. Mes deux tours verront le jour en 2016 " affirme t-il, en ajoutant qu’il a déjà plus de 3500 demandes d’acquisitions d’appartements. "Non, on ne les verra jamais ", rétorque la jeune femme soutenue par d'autres locataires eux aussi lancés dans la bataille.
L'Epadesa, l'ex-Epad, l'aménageur de la Défense, n'a pas souhaité répondre à nos questions.

Un reportage d'Anne Lamotte, avec Antoine Giniaux

 

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.