En Colombie, Gustavo Petro amène la gauche aux portes du pouvoir

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Gustavo Petro, un ancien guerillero, est arrivé cette nuit en tête du premier tour de la présidentielle.

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Radio France
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Gustavo Petro, opposant de gauche colombien à l'élection présidentielle, à Bogota (Colombie), le 29 mai 2022.  (YURI CORTEZ / AFP)

Certes, il n'a pas obtenu la majorité comme il l'espérait, mais Gustavo Petro emporte 40% des voix. L'ancien révolutionnaire est le mieux placé pour prendre les commandes au second tour, le dimanche19 juin, et changer le cours de l'histoire. Car depuis l'indépendance, la Colombie n'a connu que des dirigeants ancrés à droite – et une brève dictature militaire.

Issu d'une famille de la classe moyenne, Gustavo Petro s'engage à 17 ans dans une guerilla d'extrême-gauche, ce qui lui vaudra d'être emprisonné et torturé par l'armée. Quand son mouvement est dissout en 1990, il se convertit à la social-démocratie et se lance en politique, se fait élire député puis sénateur. Parce qu'il dénonce la corruption, notamment les liens entre les élus et les paramilitaires, il est menacé de mort et contraint à l'exil trois ans en Europe. Aujourd'hui encore, il ne fait jamais un meeting sans un gilet pare-balle et une vingtaine de gardes du corps. Maire de Bogota de 2012 à 2015, il laisse un souvenir mitigé d'homme autoritaire et de gestionnaire médiocre.

"Progressiste" plutôt que "gauchiste"

Candidat à la présidentielle pour la troisième fois, Petro se présente comme l'homme du "changement", "progressiste" plutôt que "gauchiste". Mais son ascension effraie les hommes d'affaires, grands propriétaires et militaires, qui craignent un grand "saut dans le vide" si la gauche l'emporte, une transformation du pays en nouveau Venezuela.

En France, le Parti communiste français et La France Insoumise ont salué son bon résultat, qui confirme le retour de la gauche en Amérique Latine, amorcé en 2018 au Mexique avec la victoire d’Andres Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, poursuivi en Argentine en 2019 avec Alberto Fernandez, en Bolivie en 2020 avec Luis Arce, au Pérou il y a un an avec Pedro Castillo, au Chili en décembre dernier avec Gabriel Boric.

En élisant Ivan Duque en 2018, les Colombiens pensaient prendre un nouveau départ. Ils ont été profondément déçus. Le taux de chômage plafonne toujours à 12%. Et surtout, l'an dernier, la réforme fiscale du chef de l'État a servi d'étincelle à de grandes manifestations contre la pauvreté et la corruption, rassemblements violemment réprimées par la police.En quatre ans, sa cote de popularité est passée de 55% à 20% et selon l’institut de sondage Invamer, 85% des Colombiens pensent aujourd'hui que leur pays n’est pas sur la bonne voie.

Pendant que l'opinion publique se modifiait, Gustavo Petro, lui aussi, opérait sa mue. L'an dernier, il a déclaré que la Colombie avait besoin “de démocratie et de paix” et pas d’un régime socialiste. Dans la bouche d'un ancien guerillero d'extrême-gauche, ces propos disent tout de l'évolution de sa philosophie politique. Ou de son opportunisme, disent ses détracteurs. De fait, Gustavo Petro s'est dit prêt cette fois à nouer des alliances avec les partis traditionnels, ce qui n'était pas le cas il y a quatre ans.

Depuis 200 ans, la Colombie n’a connu que des présidents de droite (et une brève dictature militaire); en raison des conflits armés permanents du pouvoir avec des guérillas marxistes qui ont traumatisé la société, nombreux sont les électeurs qui se méfient des grandes transformations promises par les figures politiques de gauche. Gustavo Petro le sait, qui a abandonné l'idée d'organiser un référendum constitutionnel. Mais qui propose toujours d'augmenter les impôts des 4 000 personnes les plus riches du pays et de réaffecter les fonds de pension privés vers un système public. Sa première mesure, s'il est élu président, sera de déclarer l’état d’urgence mais pour remédier à la faim dans le pays. Sur 50 millions d'habitants, près de 16 millions vivent avec deux repas ou moins par jour.

Un duel avec le Trump colombien

Il doit tout de même faire face à un adversaire inattendu : Rodolfo Hernandez, une autre figure de l'anti-establishement, mais ancrée à droite, cette fois. Cet homme d'affaires de 77 ans, qui a fait fortune dans l'immobilier, a, à la surprise générale, mis KO la droite classique et gagné son ticket pour le second tour. Si on le compare souvent à l'ancien président américain Donald Trump, c'est aussi parce qu'il partage ses sautes d'humeur, sa grossièretés, ses invectives populistes sur les réseaux sociaux (c'est le roi des lives hebdomadaires sur Facebook et des vidéos TikTok). Maire de la ville de Bucaramanga, il s'est plusieurs fois battu physiquement avec ses conseillers municipaux, qu'il accuse d'être des "rats" et des "voleurs corrompus".

Fin 2018, il a même été démis trois mois de ses fonctions pour avoir giflé devant les caméras un conseiller qui accusait l'un de ses quatre fils d'avoir touché des pots-de-vin. Aujourd'hui, l'un de ses slogans de campagne appelle à "donner une gifle à la corruption". Il est connu pour avoir exprimé il y a quelques années son admiration pour le "penseur allemand Adolf Hitler", s'excusant finalement en assurant qu'il voulait dire en fait "Albert Einstein".


Hernandez propose un catalogue de mesures fantaisistes, de la "fermeture d'ambassades" colombiennes dans le monde, pour amortir les prêts étudiants, à l'obligation pour tous les Colombiens d'aller au moins une fois à la mer. Dimanche 29 mai, il a même diffusé une vidéo sur les réseaux où on le voit suivre le décompte des voix en maillot de bain et en buvant une bière au bord de la piscine de sa maison de campagne. Favorable il y a encore quelques semaines à la fracturation hydraulique dans l'industrie pétrolière, et à la pulvérisation de glyphosate pour détruire les cultures de coca, il a finalement changé d'avis. Malgré tout, Gustavo Petro espère, bien plus que lui, fédérer les voix des mécontents lassés des dérives du pouvoir et de la société.

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