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Luc Ferry : "Si je devais faire un cours sur la liberté d’expression, je montrerais des caricatures qui mettent aussi bien en scène Jésus que Moïse et Mahomet"

Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. À l’occasion de la journée spéciale dédiée à Samuel Paty, assassiné pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet, Luc Ferry, essayiste, philosophe et ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche de 2002 à 2004 est notre invité.

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L\'ancien ministre de l\'Education, le philosophe Luc Ferry, le 12 décembre 2016.
L'ancien ministre de l'Education, le philosophe Luc Ferry, le 12 décembre 2016. (JEAN-PIERRE CLATOT / AFP)

Elodie Suigo : En tant que ministre de l'Education entre 2002 et 2004, vous avez proposé une loi sur la laïcité et sur les signes religieux dans les écoles publiques, avec en ligne de mire les signes ostensibles. Ce texte a été adopté en 2004 par l’Assemblée nationale. Après la décapitation de Samuel Paty, ce professeur assassiné pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet, le 16 octobre dernier, comment avez-vous réagi ?  

Luc Ferry : C’est peut-être la première fois de ma vie que j’ai été aussi bouleversé par un évènement extérieur. On est bouleversé par la mort d’un proche mais là, j’ai été atteint comme si c’était un proche. Parce que le meurtre en lui-même, la décapitation, c’est absolument ignoble. Et puis j’ai regardé un peu qui était cet enseignant et manifestement, c’était un type adorable et plein de bonne volonté et de talent. Oui, c’est atroce, c’est horrible et puis ça continue et je pense que ce n’est pas près de s’arrêter. Par ailleurs, quand nous avons fait les lois sur la laïcité, l’idée était d’éviter qu’à l’intérieur des classes, les classes ne se structurent en communautés religieuses et qu’elles s’affrontent. C’est cela qu’on voulait éviter. On avait 200% d’augmentation des actes antisémites en France en 2001 donc, au fond, mon but était de siffler la fin de la récréation.

Cet assassinat terroriste, est-ce que c’est un retour en arrière ? Qu’est-ce qu’on a raté ?

Si on a raté quelque chose, c’est cela : le poids des réseaux sociaux. C’est le plus grave. Si j’étais moi-même aujourd’hui ministre de l’Intérieur ou président de la République a fortiori, ce serait ma priorité des priorités. Bien sûr, fermer les lieux de haine, ça c’est ce que fait Gérald Darmanin, ça va tout à fait dans le bon sens. Mais c’est surtout faire en sorte qu’on donne les moyens aux policiers de tracer les personnes qui se cachent derrière les menaces. Je pense à la petit Mila : cela m’empêche de dormir quand je pense à elle. Cette gamine est menacée de viol, de meurtre, dans plus de 30 000 tweets. Elle a 17 ans ! Il faut absolument que les gros cons qui sont derrière leurs écrans et qui pensent qu’ils sont inatteignables, il faut qu’on donne les moyens aux policiers d’aller chercher derrière, or c’est techniquement faisable ! Mon ami Robert Redeker, pareil : cela ça fait 20 ans qu’il est sous protection policière.

Marika Bret aussi de Charlie Hebdo est sous protection policière, elle ne peut plus rentrer chez elle...

Mais enfin, c’est invraisemblable ! Philippe Val pareil ! On a manqué la marche là-dessus, on n’a pas compris qu’il ne suffisait pas de mettre deux policiers derrière ces personnes, que c’était évidemment nécessaire mais pas suffisant, qu’il fallait tracer sur les réseaux sociaux.

C'est essentiel d'enseigner la liberté d’expression ?

Oui. Alors maintenant, on n’est pas obligé pour enseigner la liberté d’expression de monter aussi des caricatures qui sont à la limite de la pornographie. Si je devais aujourd’hui, dans une classe de terminale, faire un cours sur les caricatures et la liberté d’expression, je partirais éventuellement de Louis-Philippe transformé en poire, ça a fait scandale à l’époque ! Et puis, je montrerais les caricatures, éventuellement celles de Charlie Hebdo, mais qui mettent aussi bien en scène Jésus que Moïse et Mahomet. Mais on n’est pas obligé de montrer pour autant des caricatures qui sont à la limite de la pornographie et qui sont quand même ignobles. Il faut dire les choses et dieu sait que je ne suis pas un collabo du terrorisme islamiste, mais je pense qu’on n’est pas obligés d’insulter les gens pour défendre la liberté d’expression. Donc, que Charlie Hebdo publie ce qu’il veut, je suis évidemment pour ça, la liberté d’expression totale pour un journal ! On n’est pas obligés pour autant de faire la même chose que Charlie dans toutes les classes de quatrième, c’est absurde.

Des professeurs pratiquent-ils l’auto-censure aujourd'hui selon vous ?

C’est évident. S’ils pratiquent l’autocensure, c’est en très très grande partie, je pense à 95 %, à cause des réseaux sociaux. Samuel Paty, c’est à cause des réseaux sociaux et des gens qui sont venus manifester devant son collège qu’il a été assassiné. Donc, c’est d’abord sur les réseaux sociaux que la haine se répand et puis après, un imbécile quelconque, un fou furieux, un salaud, il faut bien l’appeler par son nom, va aller assassiner quelqu’un mais parce qu’il a vu ça sur les réseaux sociaux. Et donc, le professeur qui risque, en effet, de se faire bousiller sa bagnole ou qui risque de se faire éventuellement même égorger si jamais il est allé un petit peu trop loin, évidemment qu’il a peur, c’est absolument normal. C’est pour ça que je pense que la loi ne doit absolument pas s’appuyer sur le séparatisme, ce n’est pas un problème de séparatisme. On n’a pas affaire à l’indépendantisme breton ou corse, on a affaire à une politique de la terreur, ce n’est pas la même chose. Le mot séparatisme ne nomme absolument pas ce qui fait peur aux profs aujourd’hui.

L\'ancien ministre de l\'Education, le philosophe Luc Ferry, le 12 décembre 2016.
L'ancien ministre de l'Education, le philosophe Luc Ferry, le 12 décembre 2016. (JEAN-PIERRE CLATOT / AFP)