"Toutes les pires prédictions se réalisent" : loin de la guerre en Ukraine, l'enclave russe de Kaliningrad au cœur d'une guerre diplomatique

écouter (5min)

À des milliers de kilomètres de l'Ukraine, de toutes les tensions depuis l'invasion de l'Ukraine, Kaliningrad, cette enclave russe située au milieu de l’Union européenne, coincée entre la Pologne, la Lituanie et la Mer Baltique, est l’objet d’une guerre diplomatique. Moscou affirme que la Lituanie impose un blocus aux près d’un million d’habitants russes, en interdisant le transit des marchandises et menace l’Etat balte de représailles.

Article rédigé par
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
Le centre-ville de l'enclave de Kaliningrad, Russie, en juin 2018. (PATRICK HERTZOG / AFP)

Loin, très loin de la guerre en Ukraine, l'ambiance est légère. La ville n'a rien d'un territoire sous blocus, pourtant, Kaliningrad, enclave russe coincée entre la Pologne, la Lituanie et la mer Baltique, un million d'habitants, fait l'objet d'une guerre diplomatique. En cause : la Russie accuse la Lituanie d'interdire le transit de marchandises et menace donc de représailles.

>> Guerre en Ukraine : suivez l'évolution de la situation en direct

"Vous savez, il y a beaucoup de monde qui vient de Russie, maintenant que les frontières sont fermées…", détaille Loucia, qui vend des lunettes, sous le soleil, tout près du tombeau du philosophe Emmanuel Kant"L’an dernier il y avait beaucoup de Polonais et d’Allemands. Cette année, ce sont les Russes."

"Nous n'avons pas peur"

Des touristes russes, par centaines, dans cette ville charmante où les façades germaniques côtoient les grands bâtiments de béton soviétique. Allemande jusqu'en 1945, avant d'être cédée à l'Union soviétique comme dommage de guerre, Kaliningrad ressemblerait presque aujourd'hui à une station balnéaire.

Pourtant, ici, tout le monde ne parle que du blocus imposé par la Lituanie. Comme Lioudmila et Nikolaï, deux septuagénaires, nés sous l’URSS. "Nous avons toujours eu des amis Lituaniens", explique la première. Le couple vivait à la frontière, à Sovietsk, et ne se refusaient jamais une sortie à la plage, côté lituanien. "Tout se passait bien. Maintenant, je ne comprends pas ce que fait leur gouvernement", s'interroge-t-elle, avant de conclure : "Nous n’avons pas peur…"

Un discours que partage son mari : "Nous sommes bien armés. C'est l'Europe qui a peur, nous n'avons pas d'armes nucléaires mais nous avons tout le reste."  Ce qui est sûr, c'est que Kaliningrad est effectivement un territoire ultramilitarisé au milieu de l’OTAN, siège de la flotte de la Mer Baltique. Pour la Russie, depuis toujours, c’est une tête de pont vers l’Ouest, un avant-poste.

>> Kaliningrad : le Kremlin dénonce un blocus et menace la Lituanie de représailles

D’où la réaction très vive du pouvoir russe face au blocage de ses frontières. Soyons clairs : de blocus, il n'est pas question. Contrairement à ce que l'on entend ici ou là, Kaliningrad est toujours bien ravitaillée. Il suffit de se rendre dans les boutiques. "J’ai lu aujourd’hui dans la presse polonaise que c’était la panique dans nos magasins…", souffle Alexeï Yelaiv, directeur adjoint de l'enseigne Spar dans la ville. "C’est quand même drôle. Vous pouvez voir qu’il n’y a pas de panique, il y a des marchandises et les gens sont tranquilles."
 
En fait, la Lituanie ne fait qu’appliquer les sanctions européennes. C'est ce qu'explique Konstantin Semionov, un consultant en logistique : "Il n’y a pas de blocus à proprement parler. Il y a une interdiction de transport des marchandises figurant sur la liste des sanctions européennes. Le passage par voie terrestre n’est donc pas bloqué, mais plus de 50% de ce qui était transporté est interdit. Comme il va falloir réorganiser la chaîne logistique, le transport coûtera plus cher. Cela va affecter les grandes entreprises comme les PME."

La réaction très dure des Russes est peut être dû à cela : l’économie de ce territoire est clairement menacée, le ciment qui est concerné par les sanctions manque actuellement. Pénurie également sur des composants essentiels pour les usines de meubles qui ont fait la réputation de la région. Idem pour la grande usine d’assemblage automobile de la région, Avtotor, qui sortait des BMW et des Hyundai à la pelle jusqu’à récemment.

Tout cela est fini, confirme le journaliste économique Nikita Kouzmine : "Les dirigeants d’Avtotor ne cachent pas que la situation est critique… L'entreprise a divisé sa production par trois. Or, c'est le premier employeur de la région. Avec les sous-traitants, c’est une grande partie de l’économie locale qui est touchée."

"Les pires prédictions se réalisent"

La guerre a complètement bouleversé l’équilibre fragile sur lequel reposait cette enclave au milieu de l’Europe. Ici, contrairement à la Russie, on passait souvent la frontière pour aller voir de l’autre côté. L’état d’esprit était différent. Mais tout cela aussi, c’est terminé, regrette Anna Alimpiieva, sociologue, ancienne professeur d’université. "Il y avait beaucoup de jeunes de Kaliningrad qui partaient étudier en Union européenne, surtout en Pologne. Mais la Pologne ne délivre plus de visa depuis avril. Comment nos étudiants vont-ils pouvoir continuer leurs études ?"

Les pro comme les anti-guerre attendent avec inquiétude la suite des événements à Kaliningrad. Comme le dit Anna Alimpiieva : "J’ai du mal à être optimiste, depuis un an. Toutes les pires prédictions pour mon pays se réalisent..."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.