Toulouse, Grenoble, Nice ou Créteil… En ville, le téléphérique est-il l'avenir du transport ou un gadget pour touristes ?

Les projets de transport par câble se multiplient ces dernières années et d'autres vont voir le jour d'ici 2025. Permettant de relier des quartiers difficilement accessibles par route, le téléphérique est loué pour son confort. Mais ses détracteurs l'estiment peu rentable.
Article rédigé par franceinfo, Thomas Giraudeau
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Le téléphérique urbain toulousain a été lancé en mai 2022. Il relie une université, un hôpital et un centre de recherches sur le cancer. (THOMAS GIRAUDEAU / FRANCEINFO)

À Toulouse, Téléo, le téléphérique urbain, vient de souffler sa première bougie. Il est installé au sud de la ville, au-delà du périphérique, juste à côté de l'entrée de la grande université Paul Sabatier et ses 30 000 étudiants. On voit un bloc de béton gris clair, des câbles qui en sortent, et bien sûr les cabines. Rien à voir avec les "œufs" en montagne, où l’on se serre les uns contre les autres. Ici, les cabines sont bleues et spacieuses et peuvent transporter jusqu'à 30 personnes chacune.

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Les voyageurs disposent de quatre banquettes pour s'asseoir, il y a même de la place pour des poussettes, des trottinettes et un vélo. Nathalie embarque avec le sien. L'enseignante vient de donner un cours à l'université, au pied du téléphérique."Moi ça me fait toujours un petit peu flipper, confie-t-elle. La hauteur, les images de télécabine qui se décrochent. Et puis ce mouvement-là, quand on arrive à une station. Tenez, maintenant ! Le balancement, là, un peu brutal. Mais sinon, c'est super. Une super initiative !"

"Ça me fait gagner 30 minutes par rapport à mon trajet en vélo ou même en voiture. Sinon, ça ferait vraiment un gros détour."

Valentine, étudiante en médecine à Toulouse

à franceinfo

Confort, gain de temps et panorama

Les cabines passent au-dessus d'une colline, Pech David, et du fleuve, la Garonne. Pour relier en dix minutes l'université Paul Sabatier et l'hôpital Rangueil, d'un côté de la rive, et de l'autre un pôle de recherche sur le cancer, l’Oncopole. En-dessous de nos pieds, il n'y a pas vraiment d’alternative pour aller de l’un à l’autre. Il faut remonter loin, à deux kilomètres, jusqu'à la rocade."Ça peut être compliqué en heures de pointe, témoigne Valentine, elle aussi toulousaine. On peut rester bloqués plusieurs dizaines de minutes dans les embouteillages."

Les cabines du téléphérique peuvent transporter jusqu'à 30 personnes. Les vélos et poussettes sont acceptés et les personnes à mobilité réduite peuvent y rentrer sans difficulté. (THOMAS GIRAUDEAU / FRANCEINFO)

Le téléphérique est un soulagement pour Valentine. L'étudiante en médecine vient maintenant en stage à l'hôpital Rangueil par le bus, le métro et enfin le téléphérique. Le tout avec un seul ticket qui coûte 1,80 euro. "C'est beaucoup plus simple, s'enthousiasme-t-elle. Trouver des places de parking, c'est compliqué au niveau de l’hôpital. C'est souvent plein. Et puis, le téléphérique est beaucoup plus agréable, et respirable. On est moins agglutinés." Autre avantage : il y a peu de bruit dans la cabine. Et puis, la vue sur la Garonne : les façades de briques rouges de Toulouse au loin. On peut même apercevoir les Pyrénées, les jours de grand soleil.

Sarah, elle aussi étudiante, monte à bord du téléphérique, souvent le soir, au coucher du soleil : "Je n’ai pas besoin de le prendre pour aller en cours, j’habite déjà sur le campus, dans une cité universitaire. Ça me détend, je décompresse, je change d’air. Je me mets de la musique dans les oreilles et je contemple les Pyrénées, et les lumières de la ville".

Quatre à cinq fois moins de voyageus que dans un tramway

Hormis Toulouse, Grenoble, Brest mais aussi Saint-Denis-de-la-Réunion ont opté pour le téléphérique. D'autres projets verront bientôt le jour à Ajaccio (Corse-du-Sud) et Nice (Alpes-maritimes) et Créteil (Val-de-Marne). Si les élus optent pour ce mode de transport par cable créé au 19e siècle, c'est principalement en raison de la configuration des lieux. Entre Créteil et Villeneuve-Saint-Georges, par exemple, les cabines survoleront plusieurs routes nationales, des voies ferrées, des parcs. En 2025, il sera possible d'emprunter ce téléphérique avec son ticket de métro.

Valentine a laissé sa voiture au garage. L'étudiante en médecine gagne 20 à 25 minutes en prenant le téléphérique jusqu'à l'hôpital où elle est en stage régulier. (THOMAS GIRAUDEAU / FRANCEINO)

À Toulouse, même cas de figure. C'était soit un téléphérique, soit creuser un tunnel sous la colline de Pech David et la Garonne. "Une solution des années 50, dépassée aujourd’hui", commente Jean-Michel Lattes, le président de Tisséo, la société gestionnaire des transports publics toulousains. Un choix financier aussi : le chantier aurait coûté bien plus cher que les 90 millions d'euros déboursés pour les trois kilomètres du téléphérique.

En revanche, il transporte beaucoup moins de voyageurs qu'un métro, quatre à cinq fois moins qu'un tramway, reconnaît Jean-Michel Lattes : "Là, on est sur le démarrage. On espérait entre 7 000 et 8 000 voyageurs par jour. En semaine, on est plutôt à 6 000. Le week-end, à 4 500. Donc on est sur de bons résultats, mais qui, en tendance, doivent progresser. Il y a l’accoutumance, l’usage. Petit à petit, les gens viennent. Je ne suis pas inquiet".

"Une attraction touristique"

Un an après l'ouverture, le cap fixé est loin d’être atteint dans la ville rose. La moitié des voyageurs sont occasionnels. Ils n’utilisent pas Téléo dans leur déplacement domicile-travail, ou domicile-études, mais pour les loisirs, qu’ils soient touristes ou habitants de Toulouse. "Téléo devient un objet détourné de son but initial, touristique", tacle Maxime Le Texier, élu d'opposition au conseil métropolitain au sein du groupe AMC (Alternative pour une Métropole Citoyenne). Ils installent des bornes automatiques pour acheter des souvenirs, des goodies. 91 millions d’euros pour une attraction touristique, ce n’est pas acceptable".

Maxime Le Texier, élu d'opposition au conseil métropolitain toulousain, dénonce un moyen de transport devenu attraction touristique, qui peine à atteindre ses objectifs. (THOMAS GIRAUDEAU / FRANCEINFO)

De plus, selon Maxime Le Texier, le téléphérique aurait aussi dû réduire le trafic sur la rocade proche. C'est manqué. "On n’a pas d'études aujourd'hui sur le report modal, affirme l'élu. En 2018, une étude prévisionnelle de la métropole avait évalué à -0,3% la réduction du trafic sur le périphérique. On a un réel problème de présence massive de la voiture, de pollution dans l’agglomération toulousaine. Donc on doit investir massivement dans les transports. Et tout ce qui est un investissement coûteux, pour quelque chose qui n'a pas d'impact, est franchement gênant".

"Dans le contexte où les collectivités ne peuvent pas non plus dépenser des milliards, 30 millions d’euros du kilomètre de téléphérique, nous ne sommes pas sûrs que ce soit la solution la plus pertinente".

Maxime Le Texier, élu d'opposition au conseil métropolitain de Toulouse

à franceinfo

Le président du gestionnaire du téléphérique se défend. Jean-Michel Lattes justifie le financement de celui-ci, et assume l’utilisation des cabines par les touristes : "Un transport public, par définition, n’est jamais amorti. C’est de la gestion des déficits. Ce n’est pas tant un comptage de passagers qui nous intéresse mais plutôt les fonctionnalités. Que notre réseau n'ait plus de zones blanches, d'endroits où on ne peut pas passer pour des raisons diverses et variées." Jean-Michel Lattes compte aussi sur l'arrivée prochaine de lignes de bus très régulières au pied des stations pour amener davantage de voyageurs.

Jean-Michel Lattes, le président de Tisséo, société gestionnaire des transports publics toulousains. (THOMAS GIRAUDEAU / FRANCEINFO)

Et puis, d'ici 2040, le maire de Toulouse veut prolonger le téléphérique, pour relier entre elles, au sud de la ville, les trois lignes de métro. La troisième ligne est en cours de réalisation. On le voit à Toulouse, la télécabine reste très mineure dans l’offre de transports. Le même modèle s'observe ailleurs. Des travaux ont débuté à Créteil, à Ajaccio. D’autres sont prévus à Nice, à Vitrolles, pour relier la gare à l’aéroport de Marseille. Bordeaux, Avignon y réfléchissent. Mais pour des objectifs spécifiques : rallier des quartiers en hauteur, passer au-dessus d’un fleuve, d’une rocade, de grandes routes.

Un mode de transport complémentaire

Le téléphérique a de l’avenir, mais il n’est pas l’avenir à lui seul des trajets en ville, explique Pierre-Yves Péguy, économiste des transports, directeur du LAET, Laboratoire Aménagements Economie Territoire, de l’université Lyon 2 : "Il y a un potentiel de développement pour peu qu’on pense bien à la finalité de ce mode-là. Le téléphérique n’a pas vocation à se substituer à un mode ou à un autre. Pour les enjeux de massification, de transport de masse de passagers, le métro et le tramway répondent mieux à cette logique. Et puis on peut avoir des liaisons de rabattement, plus locales, qui là sont plus adaptées aux bus et aux téléphériques".

"L’essentiel, c’est la complémentarité entre les modes de transport. Et répondre à cette question : quelle desserte cherche-t-on à assurer ?"

Pierre-Yves Péguy, économiste des transports

à franceinfo

Enfin, il y a l’enjeu de l’acceptation des habitants. Sont ils prêts à voir des cabines passer au-dessus de chez eux à longueur de journée ? À Lyon, ceux qui vivent sur le tracé d’un projet de téléphérique ont forcé la métropole à renoncer à l’idée.

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