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Témoignages
"Il y a une pénurie de graines" : l'objectif d'Emmanuel Macron d'un milliard d'arbres plantés en dix ans est-il tenable ?

À l’occasion du "One forest Summit", organisé à Libreville par la France et le Gabon à partir de mercredi, franceinfo s’intéresse à l’état de santé de la forêt française, et notamment à l'annonce d'Emmanuel Macron sur la plantation d'un milliard d’arbres sur dix ans après les incendies monstres de l'été 2022.
Article rédigé par Etienne Monin
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
  (AURELIEN BREAU / MAXPPP)

L’objectif est ambitieux. Lors de la présentation d'un plan de lutte contre les feux de forêt, le 28 octobre 2022, le président de la République a promis "la plantation d'un milliard d'arbres" sur le territoire français "d'ici dix ans" évoquant "un formidable chantier écologique et d'aménagement de notre territoire". Mais la France manque de graines et de personnel pour réaliser cet objectif.

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À la Joux dans le Jura, un grand hangar sert de grenier à graine à l’Office national des forêts (ONF). À l'intérieur, des caisses de bois contiennent des milliers de graines d’arbres de plus de 80 espèces différentes. Un lieu que l'on appelle une "sécherie". Les graines peuvent valoir 1 500 euros le kilo. Elles sont conservées pour certaines en chambre froide. "Dans une chambre froide de chênes comme celle-ci, il y a 100 000 litres de glands stockés, détaille Joël Conche, expert national graines et plants à l'ONF. On est capable de produire cinq millions de plants en pépinière, soit l'équivalent de 3 850 terrains de football."

"On est obligé de reporter les productions"

Ces graines sont l’avenir de la forêt française. Elles sont récoltées dans des vergers. Elles sont essentiellement achetées par les pépiniéristes qui font pousser les arbres avant la plantation, mais "on peut parler de pénurie de graines", selon les professionnels. "La conséquence est qu'on est obligé de reporter les productions parce qu'on n'a pas les graines, explique Gilles Bauchery, président du Syndicat national des pépiniéristes forestiers. C'est vrai que c'est le problème le plus prégnant actuellement."

"On a beaucoup de difficultés à trouver toutes les graines qui nous servent à produire nos plants. C'est un des enjeux majeurs pour la production de plants forestiers."

Gilles Bauchery, président du Syndicat national des pépiniéristes forestiers

à franceinfo

Ce manque de graine concerne les chênes sessiles et les résineux. Gilles Bauchery explique qu’il est compliqué d’en importer. Les autres pays d’Europe sont aussi touchés par ce manque de matière première.

La forêt en mauvais état

Il y a plusieurs explications à cette pénurie de graine. D’abord, il y a le vieillissement des vergers à graines, c'est-à-dire des parcelles où les graines sont cueillies. Elles datent des années 1970 et ne sont plus adaptées au climat d’aujourd’hui.

Ensuite, il y a le réchauffement et les espèces invasives. Ils sont en train de freiner le renouvellement des forêts. Le taux d’échec des plantations est aujourd’hui en moyenne de 38 %. "On a par exemple des nouveaux parasites que l'on ne connaissait pas actuellement dans nos vergers à graines et qui nous réduisent les rendements de l'ordre de 50 % par exemple", rapporte Joël Conche.

"Il faut compenser en prenant en plus de plus de quantité mais en revanche, cela renchérit clairement le coût du produit au départ."

Joël Conche, expert national graines et plants à l'ONF

à franceinfo

Un problème, parce que la forêt est en mauvais état. D’après le Haut Conseil pour le climat, elle a de plus en plus de mal à jouer son rôle de puits de carbone. C’est lié à l’augmentation des prélèvements, mais aussi à l’intensification des agressions envers le climat et les parasites, explique Morgane Goudet, chargée de mission au département "Santé des forêts" du ministère de l’Agriculture : "Les choses s'accélèrent notamment pour les bioagresseurs qui sont introduits. Et puis, au niveau des sécheresses et des problèmes climatiques, c'est pareil. On constate beaucoup plus de sécheresses ces dernières années, avec un impact sur les plantations, sur les arbres adultes. Donc on peut dire qu'on a une accélération de ces deux phénomènes."

"Au début d'une ère nouvelle"

Il n'est pas sûr que le plan d’Emmanuel Macron - un milliard d’arbres plantés en dix ans - puisse inverser la tendance. Il y a un manque de graines, mais aussi de bras dans les entreprises du bois. On tâtonne encore sur ce qu’il faut replanter pour que les nouvelles espèces puissent tenir dans 50 ans face au réchauffement.

Il existe aujourd’hui des modèles pour définir de nouveaux lieux de plantation et des parcelles pilotes. Mais tout change très vite indique Catherine Bastien chef du département écologie et biodiversité des milieux forestiers à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae) : "On a commencé à expérimenter, on a appris à observer. Mais ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est de regarder le fonctionnement de ces arbres lorsqu'il y a combinaison de ces aléas. Je dirais qu'on est au début d'une ère nouvelle."

En France, on compte 139 espèces d’arbres. Pour soutenir la plantation, le gouvernement a déjà mis 200 millions sur la table. Les propriétaires privés qui gèrent les deux tiers de la forêt attendent de nouveaux fonds. Pour tenir l’objectif du président, il va falloir presque doubler le rythme de plantation qui est de 60 millions d’arbres par an.

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