TEMOIGNAGES. "Il n'y a pas eu un instant sans souffrance ou torture" : pourquoi le procès du régime syrien pour crimes contre l'humanité est historique

C'est la première fois qu'un tribunal se penche sur les crimes contre l’humanité commis au plus haut niveau par l'entourage de Bachar al-Assad en Syrie. Ce procès inédit, qui démarre mardi en France, se penche sur l'affaire Dabbagh, du nom d'un père et de son fils, Franco-Syriens arrêtés, torturés et disparus.
Article rédigé par Gaële Joly
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Comité de propagande du régime "Parce que nous sommes Syriens, nous vous aimons. Le complot a échoué", à Mezzeh, Damas, Syrie, le 29/09/2013. (PICTURE ALLIANCE / PICTURE ALLIANCE)

C'est un procès historique qui démarre aujourd'hui en France, du mardi 21 au vendredi 24 mai. La cour d’assises de Paris doit juger par défaut trois hauts responsables du régime syrien dans l'affaire Dabbagh, du nom d'un père et son fils, Franco-Syriens arrêtés, torturés et laissés pour morts. Un homme s'est battu pendant dix ans pour que ce procès existe, Obeida Dabbagh, 70 ans, frère et oncle de Mazen et Patrick. Franceinfo l'a rencontré.

La nuit est déjà tombée depuis longtemps sur Damas, ce 3 novembre 2013, quand trois ou quatre militaires frappent à la porte de la famille Dabbagh, au quatrième étage d'un immeuble. "Ils se réclament des renseignements des forces aériennes. Ils demandent à voir le fils pour un interrogatoire, fouillent la maison, prennent les portables, les ordinateurs, et de l'argent", raconte Obeida Dabbagh, l'oncle et le frère des disparus. Le lendemain soir, ils reviennent vers 23h, ils reprochaient à mon frère d'avoir mal éduqué son fils". Les deux hommes sont emmenés dans les locaux de la branche Mezzeh à l'ancien aéroport de Damas, où se trouvent les bureaux des services de renseignements. "Dans ce centre sont détenus des gens qui seraient interrogés et torturés", poursuit Obeida Dabbagh, qui va mener un très long combat pour les retrouver. 

Obeida Dabbagh, frère et oncle des deux disparus. (GAELE JOLY / RADIOFRANCE)

Mazen était conseiller d'éducation au lycée Charles-de-Gaulle de Damas, il avait 54 ans. Son fils, Patrick, âgé de 19 ans, était étudiant en psychologie. Selon leurs proches, le jeune homme ne cachait pas son hostilité au régime syrien et son père était très libre et très provocateur dans ses propos, mais ils n'ont jamais été impliqués dans des mouvements de contestation de mars 2011.

Ce procès, déjà "une victoire"

Cinq ans plus tard, le 6 septembre 2018, Obeida Dabbagh apprendra en recevant leurs certificats de décès, qu'ils ont été tués et certainement torturés : Patrick le 21 janvier 2014, et Mazen le 25 novembre 2017. Depuis, il se bat pour que leurs bourreaux soient jugés. "On est dans un registre assez triste, mais j'ai une satisfaction personnelle que le procès ait pu aboutir, c'est une victoire".

Une victoire aussi pour la magistrate Aurélia Devos, qui a enquêté sur l'affaire Dabbagh et qui a dirigé pendant dix ans le pôle crime contre l'humanité du parquet de Paris. "On est allé au bout de cette enquête, la justice française a pu organiser ce procès parce qu'elle peut le faire in absentia. Des mandats d'arrêts ont été lancés, mais ça permet de tenir le procès, de dire les choses, et de confronter les éléments du dossier à une juridiction qui prend des décisions", précise-t-elle. 

Le procès va durer quatre jours. Trois hauts responsables du régime syrien seront jugés en leur absence. Mais "peu importe", analyse Clémence Bectarte, l'avocate de la famille Dabbagh et de la FIDH, la Fédération internationale des droits de l’Homme : "C'est le plus haut niveau de responsabilité du régime syrien à jamais comparaître en procès".

Emmenés dans l'une des pires geôles de Syrie

Les trois accusés, le major Général Ali Mamlouk, chef des renseignements généraux et de la sécurité de l'Etat, Jamil Hassan, directeur de la direction de l'armée de l'air, et Abdel Salam Mahmoud, directeur de la branche investigation du service de renseignement de l'armée de l'air, sont les plus hauts responsables du régime syrien à n'avoir jamais été traduits en justice. 

"Le but est d'arriver à établir la responsabilité de ceux qui ont ordonné ces crimes. Montrer que tout découle d'une politique décidée au plus haut niveau de l'Etat syrien, d'où la qualification de crimes contre l'humanité". 

Clémence Bectarte

à franceinfo


À la barre, trois Syriens survivants des prisons syriennes viendront témoigner à visage découvert. Parmi eux, Mazen Darwish, avocat syrien et défenseur des droits de l'homme, représentant du SCM, le Centre syrien pour les médias et la liberté d'expression, en exil à Paris. L'homme a passé trois ans et huit mois dans les geôles syriennes. Comme Mazen et Patrick Dabbagh, il a été enfermé et torturé à Mezzeh : "Après des jours et des jours de tortures quotidiennes, ils ont cru que j'étais mort et ils m'ont mis dans le hangar".

Mazen Darwish a été personnellement interrogé par l'un des trois accusés, Jamil Hassan, premier cercle de Bachar Al Assad : "Avant de commencer à me torturer, il m'a dit :  "Alors comme ça, tu te documentes pour nous amener à la Haye ?" Là, j'ai compris, c'était une façon de se venger une façon de détruire les gens et de tuer l'opposition. Il n'y a pas un instant dans le déroulement de la journée qui n'était pas l'objet de souffrance et de tortures.
 
Mazen Darwish doit témoigner ces jours-ci devant la cour. L'avocat se réjouit que le procès soit traduit en arabe pour le public : "C'est très important, la justice ce n'est pas que le verdict. La justice, c'est le processus entier. Traduire tout le procès, c'est très important pour que la nouvelle génération en Syrie apprenne ce qui s'est vraiment passé". Au total, ces dernières années, onze mandats d'arrêts ont été émis par la justice française contre des dignitaires syriens.

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