REPORTAGE. Paludisme, dengue, chikungunya... Les bio-insecticides sont-ils une solution face aux moustiques de plus en plus résistants ?

Au Cameroun, des produits basés sur des combinaisons de plantes sont en phase de recherche. Ces insecticides inspirés de la nature pourraient être utilisés en France, où la résistance des insectes aux répulsifs chimiques augmente également.
Article rédigé par Solenne Le Hen
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Agnès Antoinette Ntoumba, entomologiste et parasitologue à Douala (Cameroun). Février 2024. (SOLENNE LE HEN / RADIOFRANCE)

Depuis presque un mois, le Cameroun est le premier pays au monde à vacciner les bébés à grande échelle contre le paludisme, maladie transmise par les moustiques qui a tué en 2023 dans le monde 600 000 personnes pour 250 millions de cas. Les vaccins constituent un espoir pour l'avenir mais en parallèle, la lutte contre les moustiques reste une priorité pour combattre la maladie. Le problème, c'est qu'au Cameroun les moustiques résistent de plus en plus aux insecticides.

Des chercheurs se mobilisent pour trouver des alternatives, à l'instar d'Agnès Antoinette Ntoumba, qui teste dans son laboratoire depuis cinq ans des combinaisons de plantes individuellement déjà réputées efficaces contre les larves de moustiques : citron, lime et oranger, ou encore goyave et feuilles de moringa, une plante locale. L'idée est de créer plusieurs recettes. "L'objectif est de pouvoir parcourir la flore du Cameroun parce qu'on a une très grande flore et nous souhaitons que ceux qui sont à l'ouest du pays n'aient pas besoin de venir chercher les plantes qui sont au sud pour pouvoir réaliser ce bio-insecticide", explique l'enseignante-chercheuse en parasitologie et entomologie.

"Nous sommes encore sur plusieurs tests de différentes plantes qui pourront encore faire l'objet de plusieurs associations."

Agnès Antoinette Ntoumba, enseignante-chercheuse en parasitologie et entomologie

à franceinfo

Ces recettes d'insecticide à pulvériser sur les gîtes larvaires doivent être peu chères, disponibles et accessibles à tous. "Même à vous par exemple. Je peux vous montrer comment on le fait et puis vous le fabriquer pour l'utiliser demain", ajoute l'entomologiste. L'originalité de la recherche d'Agnès Antoinette Ntoumba, c'est d'associer ces combinaisons de plantes avec des nanoparticules. Ce sont de petites particules de métal qui vont stimuler l'effet des plantes pour tuer les larves de moustiques. "Ce sont des sels de métaux qu'on utilise pour la synthèse comme le sel d'argent, de zinc ou d'or parce que ça tue toutes les larves. Il y aura ensuite réaction chimique qui est une réduction". Cette réaction fait disparaître le métal. L'insecticide devient alors bio.

Aujourd'hui, pour équiper son laboratoire, Agnès Antoinette Ntoumba court après les bourses de financement internationales. Elle aurait d'ailleurs pu partir aux Etats-Unis, mais préfère rester au Cameroun. "C'est ici qu'on a besoin de moi, répond-elle. Parce que j'aimerais bien former des étudiants. Et ce qui me plaît, c'est de voir des jeunes qui sont en train de maîtriser la chose". Prochain objectif de la chercheuse : équiper son laboratoire à Douala d'un insectarium.

Une question grandissante en France

Sur le territoire hexagonal, s'il n'y a pas de présence du moustique porteur du paludisme, il y a désormais, presque sur tout le territoire, le moustique-tigre. Ce moustique est vecteur d'autres maladies qui peuvent elles aussi être mortelles comme la dengue, le chikungunya et le zika. D'ailleurs des dizaines de cas locaux se déclarent tous les ans notamment concernant la dengue.

La question de la résistance des moustiques aux insecticides va se poser en France également. C'est ce que confirme Grégory L'Ambert, entomologiste à l'Entente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen. "Effectivement, ce que je constate, c'est que tous les produits qui vont être utilisés contre les moustiques adultes aujourd'hui en France appartiennent à la même famille d'insecticides, détaille-t-il. Si on utilise ces insecticides, pas de façon raisonnée, inévitablement, les moustiques vont finir par être résistants à ces produits. Cela posera un réel problème puisqu'en cas d'épidémie on n'aura plus d'outils efficaces pour tuer ce moustique adulte et empêcher la prolifération ou la propagation de la maladie". L'idée des insecticides "maison" comme ceux en cours de création au Cameroun est donc prometteuse. 

"C'est en effet très intéressant car les produits insecticides efficaces sur les moustiques sont bien souvent issus des plantes. La pharmacopée insecticide provient des plantes. Alors c'est très intéressant d'avoir des nouvelles possibilités".

Grégory L'Ambert, entomologiste à l'EID,

à franceinfo

Des exemples de plantes naturellement répulsives existent en France. C'est le cas des aiguilles de pin. "Elles vont acidifier l'eau et pouvoir agir comme un insecticide naturel, explique l'entomologiste. C'est pour cela qu'on retrouve très très rarement des moustiques-tigres sous les pins parasols. C'est donc intéressant d'essayer de caractériser ces insecticides naturels", ajoute-t-il.

Il alerte d'ailleurs sur les risques de voir la prolifération de moustiques s'accentuer cette année en raison des températures douces de l'hiver. "Ce qui est sûr, c'est que pour les populations d'insectes, les hivers froids, c'est quelque chose qui a tendance à limiter la survie de l'espèce et à retarder leur développement. Alors avec les températures que l'on a en ce moment, ce n'est pas le cas. Même si au mois de juillet, on ne verra peut-être pas la différence avec une année habituelle, le risque c'est quand même de voir la prolifération démarrer petit peu plus tôt que d'habitude". Le spécialiste des insectes rappelle que les moustiques sont "une espèce qui est capable de se multiplier par 400 ou par 500 en quelques semaines". "Donc on préfère qu'elle démarre son activité le plus tard possible", ajoute--t-il.

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