Le nombre de démissions d’enseignants a triplé en dix ans : "C'était trop difficile psychologiquement"

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Les chiffres sont éloquents mais le sujet reste tabou. Les démissions de professeurs sont relativement peu nombreuses, moins de deux enseignants pour 1 000, mais trois fois plus élevées qu'en 2011.

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De plus en plus d'enseignants jettent l'éponge ces dix dernières années.  (MATHILDE MONTAGNON / FRANCE-BLEU SAINT ETIENNE LOIRE)

Certains enseignants de l'Éducation nationale jettent l'éponge. Après avoir rêvé, pour la plupart, de ce métier de transmission au contact des enfants, ils sont de plus en plus nombreux à démissionner. Pour beaucoup, c’est une accumulation d'angoisse, de travail et de frustration.

Nathalie a décidé de quitter sa profession, pourtant adorée, en janvier dernier. Il s'agissait déjà d'une reconversion pour cette femme de 45 ans d'Ille-et-Vilaine. Au début, elle est enchantée d'enfin trouver du sens à son métier. Mais après quatre années d'enseignement, elle abandonne. "Psychologiquement c’était trop difficile, explique Nathalie, j’étais trop stressée et je travaillais tout le temps. Je n’arrivais pas à prendre assez de recul et à me reposer."

"Trop de frustration par rapport au nombre d’élèves dans les classes. Je n'arrivais pas bien à faire mon travail par manque de temps."

Nathalie, une enseignante démissionnaire

à franceinfo

Nathalie s'est jetée à corps perdu dans son nouveau métier de professeur. Elle y consacre ses week-ends, une bonne partie de ses vacances, mais le stress dévore ses nuits et l'éloigne de sa famille. Elle ne peut plus continuer. "Jai de la peine pour les élèves en fait. Rien que d’en parler l’émotion remonte, indique-t-elle des sanglots dans la voix. Il y a un gros problème de formation initiale. On nous demande d’être bienveillants envers les élèves, mais on ne l’est pas avec les enseignants ! On n'est pas écouté par la hiérarchie. On est un peu seuls et démunis."

Lors de son départ, Nathalie a tenté de négocier une rupture conventionnelle. Dans la fonction publique ce départ à l’amiable, qui permet de toucher une indemnité et des allocations chômage, est possible depuis le 1er janvier 2020. Mais très peu d’enseignants l'obtiennent : 237 en 2020, alors qu’ils étaient cinq fois plus nombreux à l’avoir demandée.

"Dégoûtée du métier"

Tous les âges et tous les niveaux sont concernés par les démissions. Mais le primaire est plus touché que les collèges et les lycées. Et les jeunes sont de plus en plus nombreux à vouloir abandonner. Marie* [prénom modifié] est titulaire depuis cette rentrée scolaire, près d'Arras. À peine arrivée, la jeune femme ne pense déjà qu'à partir. Cette année, elle partage sa semaine entre quatre écoles, avec des classes de niveaux différents et consacre une journée d'enseignement spécialisé pour les enfants en situation de handicap. Un rythme trop lourd.

Depuis un mois, elle enchaîne les arrêts maladie. Elle pointe notamment le travail d’explication de ses choix pédagogiques, qu’elle doit mener en tant que débutante. Il faut rédiger par écrit chaque étape de ses leçons. Aujourd’hui Marie se dit déjà "dégoûtée du métier""Pour une fiche de cours que je prends dans un livre, indique-t-elle, je dois faire plein de paperasse derrière : écrire que j’ai pris tel exercice de tel endroit et pourquoi je prends celui-là, quelle place il a dans ma séquence, il faut tout détailler. Et je trouve ça très très lourd."

Sur les 869 000 enseignants de France, on compte 1 417 démissions en 2018. Ce qui représente moins de deux enseignants pour 1 000. Un chiffre marginal mais trois fois plus élevé qu'en 2011.

La proportion de stagiaires démissionnaires grimpe également : ils représentaient un départ sur six il y a 10 ans, la moitié en 2018. Il n'existe par ailleurs pas de chiffres plus récents. Depuis 2018, on ne trouve aucune remontée nationale. Au cabinet de Jean-Michel Blanquer, on admet même que cette absence de données est "problématique", sans donner plus d'explications. 

Sandrine Garcia a étudié le phénomène. Plusieurs paramètres expliquent ce désamour selon la sociologue. "C’est souvent, des classes à multiniveaux, observe-t-elle. Ils [les enseignants] vont parfois se retrouver avec 27 élèves, 28, 29."

"C'est aussi la succession de réformes. Il y en a tout le temps."

Sandrine Garcia

à franceinfo

L’individualisation des parcours, c’est-à-dire la prise en compte des élèves à besoins particuliers, joue aussi énormément d'après la sociologue. "En fait, ce n'est pas possible du tout dans le contexte français avec un nombre élevé d'élèves par classe, défend-elle. Et c'est très chronophage parce que ça entraîne beaucoup de réunions et pas de moyens supplémentaires. Donc c'est plutôt un moins qu'un plus." Plusieurs chercheurs pointent aussi un décalage entre les idéaux et la réalité du terrain, un phénomène de "désenchantement".  

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