Grippe aviaire : la volaille française traverse la pire crise sanitaire de son histoire et la colère gronde chez les éleveurs

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L’épizootie de grippe aviaire a fait des ravages dans les élevages en 2022. Plus de 15 millions de volailles ont été abattues, et près de 1 300 foyers détectés, un record. Pour la première fois, la Bretagne, première région avicole, est touchée, faisant craindre une hausse des prix en rayon.

Article rédigé par
Thomas Giraudeau - franceinfo
Radio France
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Si le Sud-Ouest a été encore une fois touché cette année, la grippe aviaire a cette année ravagé de nombreux élevages plus au nord, en Vendée, dans les Pays de la Loire, et en Bretagne. (THOMAS GIRAUDEAU / RADIO FRANCE)

Le Sud-Ouest y est habitué. Depuis une dizaine d’années, et presque chaque hiver, les départements du Gers, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques sont touchés par des épisodes de grippe aviaire. Les oiseaux sauvages transportent et transmettent leur virus lors de leur passage au-dessus de ses départements, durant leur migration vers les zones plus chaudes d’Afrique du Nord.

Mais cette année, les migrateurs ont aussi ramené le virus avec eux, en faisant chemin inverse à la fin de l’hiver, en février et en mars. En volant au-dessus des Pays de la Loire et de la Bretagne, ils ont amené la grippe aviaire dans des régions habituellement épargnées. La Vendée est le département le plus sinistré, avec plus de 500 élevages contaminés, soit plus d’un tiers des contaminations enregistrées en France, plus de 1 300 en date du 22 avril. Et depuis la mi-mars, la Bretagne, première région productrice de volailles du pays (plus de 40% des poulets français) est aussi touchée. Six foyers ont été découverts au 22 avril.

"On n’a plus aucune rentrée d’argent"

Le 19 mars, la grippe aviaire est détectée dans un élevage de canards du village d’Essé, au sud-est de Rennes. Deux jours plus tard, Frédéric et Anne-Marie Ameline abattent leurs derniers canards gavés, prêts à faire des foies gras. Ce sont leurs derniers. Ils reçoivent un appel des services vétérinaires. Le couple doit vider ses installations, et ne peut plus accueillir le moindre palmipède, car leur ferme se situe en zone dite de protection, à moins de trois kilomètres de ce foyer détecté.

"Depuis un mois, nous n’avons plus de nouvelles des autorités. On ne sait pas quand on pourra de nouveau accueillir des canards", déplore Anne-Marie. "C’est notre seul activité, donc là, on n’a plus aucune rentrée d’argent, ajoute son mari. Maintenant, on a le temps de partir en vacances, mais est-ce qu’on en a les moyens ? Je ne suis pas sûr." Anne-Marie Ameline s’est rendue à la banque et à la Mutualité Sociale Agricole (MSA), pour demander un report de leurs cotisations, le temps que leur activité redémarre. Mais quand ?

"On parle peut-être d’une reprise en septembre", précise Frédéric, espérant plutôt une issue heureuse dès le mois de mai. Mais si les autorités sanitaires et préfectorales donnent leur aval pour accueillir de nouveau des canards, encore faut-il qu’ils arrivent. L’ensemble de la filière volaille est touchée par la grippe aviaire, et notamment certains couvoirs, où naissent les canetons par millions. Tant que ce premier maillon de la chaîne est grippé, toute la filière aura du mal à se relancer. "Les clients commencent à nous appeler, ils sont inquiets de ne pas nous voir sur les marchés où l’on vend nos foies en temps normal, décrit Frédéric Ameline. On a démarré de zéro l’activité, il y a 17 ans. On ne veut pas perdre ça."

L'entrepôt de Frédéric Ameline est vide depuis la mi-mars. Un foyer a été détecté non loin, il ne peut plus gaver de canards. (THOMAS GIRAUDEAU / RADIO FRANCE)

Inquiétude en Bretagne

Autour des deux foyers détectés en Ille-et-Vilaine en mars, près de 100 000 volailles (poulets, dindonneaux, canards) ont été abattues. Dans le Morbihan voisin, trois foyers ont été enregistrés. On est loin des chiffres catastrophiques de la Vendée, mais la situation inquiète, à la fois localement, mais aussi toute la filière, car le département est le premier producteur de volailles en France.

Là-bas, les éleveurs tentent de protéger leurs bêtes du fléau. Pour Antoine, installé depuis trois ans, un abattage de ces 2 000 volailles, suivi d’un vide sanitaire "pendant quatre mois", synonyme d’aucune rentrée financière durant cette période, serait désastreux. Le ministère de l’Agriculture assure que tous les éleveurs touchés sont indemnisés, entre 50 centimes et 7,30 euros selon le type de production (œufs, viande, bio). Mais elles mettent plusieurs semaines, sinon mois, à arriver.

À la date du 22 avril 2022, la France compte 1 330 foyers d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) en élevage, 46 cas en faune sauvage et 30 cas en basse-cours, selon cette carte du ministère de l'Agriculture. (CAPTURE D'ECRAN AGRICULTURE.GOUV.FR)

Alors, Antoine met en place les règles de biosécurité imposées par les autorités, et va même au-delà. Dans sa ferme, il a délimité des zones professionnelles, près des poulaillers, où seul lui peut pénétrer. Il demande aux camions, venant livrer les aliments ou les poussins, de rester au bord de la route, loin des volailles, afin de limiter le risque de contamination, par le matériel ou l’homme. Même si la maladie n’est pas dangereuse ni transmissible à l’humain, nous pouvons la transporter avec nous.

"Dans ma camionnette, j’ai un petit pulvérisateur à main, rempli d’un agent désinfectant. Dès que j’arrive sur la ferme, je mets un coup de désinfectant sur les roues. Quand je vais sur une autre ferme, je fais pareil, décrit Antoine. J’ai installé des sortes de pédiluves, des bacs de chaux devant les poulaillers, pour nettoyer mes bottes avant d’entrer. J’enfile des tenues spécifiques à chaque fois que je vais voir les poules. Et puis, je couvre mes tas de pailles et mes silos à céréales, pour éviter que des oiseaux sauvages viennent dedans et contaminent la nourriture des animaux."

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Un pare-feu le long de la frontière régionale

Pour l’instant, l’élevage d’Antoine a échappé à la maladie. Tout comme celui d’Olivier, toujours dans le Morbihan. Pour tenter de préserver la Bretagne, la première région productrice de volailles, un pare-feu a été mis en place début avril le long de la frontière régionale, en Loire-Atlantique et dans le Maine-et-Loire, placés en zone de surveillance. Sur quelques kilomètres, tous les élevages de canards sont abattus en prévention, exception faite des couvoirs.

Olivier aussi respecte les règles de biosécurité, mais pointe les effets collatéraux de l’une d’elles. Depuis le mois de novembre, toutes les volailles doivent être claustrées, enfermées dans les enclos, les poulaillers. Même celles normalement élevées en plein air, comme les siennes. Résultat, "ça leur créé un stress, elles deviennent agressives, elles se bouffent entre elles, explique-t-il. Les éleveurs de poules pondeuses, en plein air, voient leurs poules pondre moins d’œufs. Les animaux dépérissent."

Olivier, et son épouse, Béatrice, doivent enfermer leurs volailles depuis le mois de novembre. Elles sont normalement élevées en plein air. (THOMAS GIRAU DEAU / RADIO FRANCE)

"Les éleveurs sont découragés, ils voient leurs volailles perdre des plumes, du poids. Ils doivent acheter de la nourriture pour les bêtes qui, d’habitude, trouvent tout ce dont elles ont besoin dans la nature", critique Julien Hamon. Le porte-parole de la Confédération paysanne, un des principaux syndicats agricoles, dans le Morbihan, donne l’exemple d’une éleveuse de poules pondeuses, qui a décidé d’arrêter l’activité à l’automne dernier, après avoir été contrainte d’enfermer ses volailles plusieurs mois à l’hiver 2020.

"Ce système est arrivé au bout"

"Une partie de notre cerveau est toujours occupé par ces normes à mettre en place", déplore Olivier, alors que leur application est insuffisante. La Vendée, pourtant montrée en exemple par les autorités comme le département qui applique à la lettre ces règles, est le plus sinistré par l’épisode de grippe aviaire actuel.

En cause, selon Olivier et Julien Hamon, mais aussi des vétérinaires, le système d’élevage industriel des volailles. En Vendée, mais aussi dans le Sud-Ouest, les fermes contaminées sont très proches les unes des autres, le virus se transmettant par l’air et le vent, et enferment des milliers de volailles dans de petits espaces, où la grippe aviaire se propage rapidement. "On n’est pas contre les abattages préventifs", appliqués pour limiter les risques de contamination entre élevages, précise Julien Hamon, "mais que fait-on à moyen terme, après avoir passé cette crise, pour éviter qu’elle se reproduise ?"

Il plaide pour sortir de la segmentation de la filière, où un caneton naît dans un couvoir, est élevé dans une ferme, puis est gavé dans une autre, avant d’être abattu plus loin et transformé encore ailleurs. Les transports entre chaque lieu, et souvent entre départements, constituent autant de risques de contamination, et de transmission du virus. "Ce système est arrivé au bout, et l’épizootie de grippe aviaire de cette année en est le symbole. La filière et les éleveurs se cassent la figure", résume Olivier. Non loin de sa ferme, un foyer a été détecté dans un élevage industriel. La grippe aviaire a été transportée par des canetons, venus du département du Maine-et-Loire, sans test sérologique, selon les premières investigations menées par les services vétérinaires.

L'espoir d'un vaccin

Contacté, le ministère de l’Agriculture défend la mesure de claustration des volailles, du fait que le virus arrive d’abord par les oiseaux sauvages, migrateurs, selon les études vétérinaires. "Ça commence à bien faire que les éleveurs plein air et les particuliers, qui ont trois poules dans leur jardin, soient stigmatisés, pointés du doigt", s’énerve Julien Hamon, rappelant que pour l’épizootie de cette année, le premier cas détecté, dans le département du Nord, était dans un élevage de plusieurs dizaines de milliers de volailles, où celles-ci ne voyaient pas la lumière du jour. Pour le porte-parole de la Confédération paysanne, "ce discours-là ne tient plus". Il faut aussi, selon lui, "réduire la densité des élevages, apporter de la diversité génétique parmi les volailles, et travailler sur un vaccin".

Des équipes de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses), de l’environnement et du travail, débutent actuellement les tests d’un potentiel vaccin sur des canards. Ils devraient durer six mois, puis, le temps que l’autorisation de mise sur le marché soit obtenue, si les résultats sont concluants, les éleveurs peuvent espérer voir vaccinées leurs volailles à l’hiver 2023-2024.

"C’est un moyen supplémentaire de ralentir la propagation de l’épizootie, le temps d’éliminer les animaux contaminés, mais ce n’est pas la solution qui va éradiquer la maladie", tempère Gilles Salvat. Le directeur général délégué du pôle recherche de l’Anses plaide pour la combinaison de plusieurs actions : le respect strict des règles de biosécurité, la claustration des volailles à l’automne et l’hiver, quand le risque de contamination par la faune sauvage est au plus haut, des dépistages réguliers, et la vaccination. Il invite aussi à réduire la densité des élevages (leur proximité et le nombre de volailles par ferme) les éleveurs à moins échanger de matériel, de machines, qui sont autant de vecteurs de transmission.

Autre limite du vaccin : il pourrait freiner l’exportation de volailles françaises. "Certains pays d’Asie et d’Afrique du Nord refusent d’importer des volailles de pays qui vaccinent, car ils craignent que ces animaux soient des porteurs sains, et transportent le virus", décrit Gilles Salvat.

 À l'Anses, Gilles Salvat planche sur un vaccin contre la grippe aviaire. Un moyen de freiner, mais pas de faire disparaître le virus. (THOMAS GIRAUDEAU / RADIO FRANCE)

Une conséquence sur les prix ?

Mais la grippe aviaire a aussi des conséquences à l’export. "Des pays ferment leurs frontières aux volailles françaises, comme en Asie", explique Jean-Michel Schaeffer. Le président de l’Anvol, l’interprofession de la volaille, alerte sur une filière en grande difficulté, et "tout le monde doit jouer le jeu" pour la soutenir, de la grande distribution, qui doit augmenter les prix, aux pouvoirs publics, qui doivent indemniser les éleveurs touchés, jusqu’aux consommateurs, en les appelant à continuer d’acheter des volailles françaises, même si elles seront plus chères dans les prochains mois.

Depuis un an, "les charges d’aliments, qui constituent 65% du coût de production d’une volaille, ont augmenté de 50%", détaille Jean-Michel Schaeffer, lui-même éleveur en Alsace. Si l’on ajoute l’électricité, le gaz pour chauffer les bâtiments, "il faudrait augmenter le prix de la volaille d’une vingtaine de pourcent en rayons, et les œufs de cinq centimes, pour couvrir les frais des éleveurs". De plus, en raison du nombre de volailles abattues, l’offre va diminuer, quand la demande, elle, ne bouge pas. Les prix vont mécaniquement augmenter.

Le président de l’Anvol tient cependant à rassurer les consommateurs. Malgré les abattages massifs de volailles, il ne devrait pas y avoir de pénuries en rayons, dans les prochaines semaines. Mais quelques perturbations sur certaines espèces de canards et de pintades sont à prévoir.

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