Enquête
Violences contre les élus : après les émeutes, le désarroi des maires reste entier

Les mesures prises par le gouvernement ne suffisent pas à calmer l’inquiétude des maires victimes d’agressions ou d’intimidations. Le malaise demeure et le rythme des démissions s’accélère.
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Une centaine d’élus se rassemblaient à Montjoi (Tarn-et-Garonne) en juin 2023, en soutien au maire du village menacé de mort. (AMAURY CORNU / HANS LUCAS)

Le printemps et l’été n’ont pas été de tout repos pour de nombreux maires en France. C'est peu de le dire. Il y a d’abord eu la démission de celui de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), Yannick Morez, puis les émeutes au cours desquelles plusieurs édiles ont été la cible de violences : à L'Haÿ-les-Roses, Saint-Pierre-des-Corps, Pontoise ou Charleville-Mézières notamment.

En réponse, le gouvernement a lancé un “pack sécurité” auquel adhèrent déjà plus de 5 000 élus. Dans 3 400 gendarmeries, des référents “violences faites aux élus” ont été chargés de démarcher les maires pour leur proposer une garde rapprochée. Des circulaires ont été adressées aux préfets et aux procureurs de la République pour qu’ils informent systématiquement les élus des suites données à leurs plaintes et qu’ils les traitent en priorité. Un centre d’analyse et de lutte contre les violences faites aux édiles, en lien avec la plateforme Pharos qui surveille internet, enquêtait sur plus de 1 600 faits de violences au premier semestre 2023.

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D’autre part, le Sénat doit se prononcer cet automne sur un alignement des peines visant les agresseurs de maires avec celles déjà prévues pour les pompiers et les policiers, avec un maximum de sept ans de prison et 100 000 euros d’amende en cas d’incapacité totale de travail (ITT) de plus de huit jours.

Une fracture qui s’aggrave

Qu’elles soient structurelles ou cosmétiques, ces décisions n’ont pas effacé ce qu’on pourrait appeler “le malaise des maires”. Car la fracture ouverte avec certains de leurs administrés est profonde et s’accompagne d’incidents qui font aujourd’hui partie du quotidien de nombreux élus.

À Clairac, par exemple, une commune du Lot-et-Garonne de 2 500 habitants située entre Marmande et Agen, le maire Michel Pérat, 74 ans, ancien inspecteur d’assurances à la retraite, raconte avoir été agressé par un mineur de moins de 16 ans qui vendait de la drogue à proximité d’un arrêt de bus scolaire . “Lorsque je suis arrivé sur place, raconte-t-il, je lui ai demandé de quitter les lieux. Il m'a alors frappé à deux reprises en essayant de me donner un coup de tête que j'ai pu esquiver. Il a tapé sur ma voiture et vociférait des insultes. Je suis descendu et je me suis fait agresser physiquement.”

Extraits de la lettre de démission de la maire Cécile-Lou Bailly-Biichlé adressée au préfet. (RADIO FRANCE)

Des témoignages de ce type, nous en avons recueilli beaucoup. Certains élus racontent aussi avoir été victimes de harcèlement. C’est le cas de Lou Cécile Bailly-Biichlé, la maire de Vandelans (sans étiquette) en Haute-Saône, un hameau de 120 habitants. Après avoir été agressée physiquement avec son adjoint, elle a fait l’objet d’une campagne de harcèlement. Sur le répondeur de son téléphone, elle a découvert des menaces de mort ainsi que des messages menaçants orduriers, homophobes et racistes.

À Montargis, le maire Benoît Digeon (LR) se souvient avoir reçu une lettre lui demandant d’apporter du combustible pour sa propre crémation. “Quand on vous invite à votre mise à mort et à votre enterrement, ça fait un drôle d'effet”, souligne-t-il.

Le rôle d'internet

Les menaces ou agressions sont souvent postées sur les réseaux sociaux. Selon l’Observatoire de la démocratie de proximité (qui a publié fin 2022 sa quatrième enquête intitulée Inquiétudes d’un monde qui vient ), plus d’un maire sur trois dit avoir été pris pour cible sur internet. Dans ce cas, “c’est une violence certes virtuelle et symbolique, mais elle est considérable pour un maire”, relève Martial Foucault, le directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). “Surtout lorsque son entourage est mis en scène sur les réseaux sociaux.”

C’est ce qui est arrivé à Michel Pérat, le maire de Clairac. Il nous a lu quelques-uns des messages qu’il a reçus : “On va lui porter du purin sur sa façade." "On va te faire ton compte." "Un coup de boule", énumère-t-il. Sa fille aussi a été menacée. “Tout mon environnement personnel est perturbé. Et moi je suis toujours aux aguets.”

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Certains sites web parfaitement visibles contribuent aussi à ce lynchage, parfois pour des motifs plus politiques. À Callac (Côtes-d'Armor), comme c’était le cas à Saint-Brevin-les-Pins, le maire Jean-Yves Roland défendait la création d’un CADA, un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Fin 2022, Riposte laïque, un site web d’extrême droite, lance une campagne baptisée “Coordination Partout Callac” pour pousser à la démission des maires favorables à l’installation de ces structures. Les maires de Vandelans (Haute-Saône), de Beyssenac (Corrèze), de Pénestin (Morbihan) et de Réalmont (Tarn) en seront la cible. Résultat, sous la pression, à Callac, la mairie renoncera à son projet.

Des chiffres en forte hausse

Selon Dominique Faure, la ministre chargée des Collectivités territoriales et de la Ruralité, “entre 2020 et 2023, les atteintes aux élus ont doublé. En 2020, elles n'étaient ‘que’ de 1 276. Mais elles étaient de 2 600 au 13 juillet dernier”. Des chiffres probablement sous-estimés car de nombreux élus hésitent encore à dénoncer les faits dont ils sont victimes. “Si chaque fois qu'un maire ou un adjoint se sentait agressé, il devait en référer à la gendarmerie, voire déposer plainte, les statistiques seraient bien supérieures, estime Cédric Szabo, le directeur de l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Beaucoup de nos associations départementales relaient ces incidents auprès des préfets, même si les maires n’ont pas déposé plainte.”

Manifestation en soutien au maire de l’Haÿ-les-Roses, Vincent Jeanbrun (Les Républicains) le 3 juillet 2023, dont le domicile a été la cible d’une attaque. (YOAN VALAT / EPA)

Depuis la démission du maire de Saint-Brevin et son audition au Sénat, les préfets ont pour consigne d’inciter systématiquement les maires à porter plainte en cas d’agression. “J’ai signalé au préfet que j'avais été ciblé par deux tirs de mortiers [en juillet 2023, NDLR], raconte Gilles Leproust, le maire (PC) d’Allonnes (Sarthe) et vice-président de l’Association des maires de France (AMF). Il m'a alors dit : ‘Vous allez déposer plainte, monsieur le maire’. Sans cela, je ne suis pas sûr que je l’aurais fait.”

Les élus portent d’autant moins plainte que beaucoup d’entre eux ont le sentiment que la justice, une fois saisie, sera impuissante. Les nouvelles directives données aux préfets et aux gendarmes changeront peut-être la donne. Le “pack sécurité” comprend par ailleurs un bouton d’alarme spécial pour les élus, qui ressemble à ceux dont sont dotées certaines personnes âgées : “On préenregistre cinq numéros, précise Dominique Faure . En appuyant sur le bouton, on déclenche un appel au premier numéro. Si le premier numéro ne répond pas, c'est le second qui prend le relais. Cela permet aussi de géolocaliser le maire.” Cette mesure laisse cependant certains maires perplexes. "Si ça les amuse, ils n’ont qu’à se le mettre autour du cou. Ils auront l’air malin”, ironise celui de Montargis, Benoît Digeon.

Des démissions en cascade

En attendant, la fracture continue de s’aggraver. Pour Cédric Szabo, directeur de l’AMRF, “c’est sans doute parce que la société se crispe davantage. Aujourd'hui, beaucoup d'autorités sont remises en cause. L'élu local étant un représentant de l'autorité, il se retrouve souvent en première ligne”. L’agressivité visant les représentants de l’autorité serait par ailleurs amplifiée par une “dégradation des services publics, estime Martial Foucault du Cevipof. On poursuit la fermeture des gares. France Services, ce sont les services de l'État qui ont très peu de moyens humains. On vous dit ‘débrouillez-vous avec une borne informatique. Tout est dématérialisé. C'est un sentiment de déclassement. Vous n'imaginez pas l'enfer que peut représenter pour des citoyens ce sentiment d'abandon. Et ça produit effectivement de la colère.”

En mars 2023, la porte de la mairie de Bordeaux a été incendiée en marge d’une manifestation contre la réforme des retraites. (JEAN-PIERRE BOUCHARD / GAMMA-RAPHO)

Deux crises ont creusé ce fossé : celle des "gilets jaunes" puis le Covid. Résultat : de plus en plus de maires abandonnent leur écharpe. Plus de 1 000 démissions volontaires ont été enregistrées depuis juin 2020. “Un chiffre en nette progression par rapport à ce que j'avais pu observer entre 2009 et 2014, analyse Martial Foucault, auteur de Maires au bord de la crise de nerfs (L’Aube, 2020). On était plutôt sur 150 démissions par an. Ça aurait donc doublé depuis.”

Mais les agressions n’expliquent pas à elles-seules cette vague de démissions. Selon Dominique Faure, seul un maire sur quatre démissionne pour cause de violences. Le sénateur LR de la Manche, Philippe Bas, pense plutôt que le phénomène est dû à une lassitude générale liée à un sentiment d’impuissance des maires à pouvoir agir dans leur commune. “Les maires ne peuvent plus lever l'impôt pour répondre aux problèmes des gens, regrette-t-il. Si vous accumulez la question des normes, la question de l'argent et la question des structures intercommunales… Oui, il peut y avoir une déception qui n'est pas seulement liée à l’agressivité de la société.” Il y a une dizaine d’années, les maires étaient pourtant les personnalités jugées les plus favorablement par leurs administrés.


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