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"Gilets jaunes" : peut-on faire le parallèle avec 1789 ?

Face au mouvement des "gilets jaunes", les observateurs s’interrogent. S’agit-il d’un mouvement inédit ? Ou bien peut-on dresser des parallèles avec d’autres mouvements sociaux du passé ? Poujadisme ? Jacquerie ? 1968 ? 1789 ? 

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La prise de la Bastille en 1789. Peinture de Claude Cholat.
La prise de la Bastille en 1789. Peinture de Claude Cholat. (DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY / DE AGOSTINI EDITORIAL)

Il y a indéniablement quelque chose d’inédit qui tient aux modalités de mobilisation et de diffusion du mouvement des "gilets jaunes". On pense évidemment à la puissance des réseaux sociaux et en particulier de Facebook. Pour autant, ce mouvement regarde aussi vers le passé. Mais quel passé?

Jacqueries et poujadisme ?

Alors bien sûr dans l’histoire de France il y a eu des mouvements de colère contre les impôts.

Sans remonter aux jacqueries du Moyen-Âge et de l’époque moderne, on peut évoquer plus près de nous le poujadisme du début des années 1950. Hier comme aujourd'hui, un refus de la pression fiscale et un mouvement qui s'est étendu sur l'ensemble du territoire national.

Mais il y a une très grande différence avec ce qui se joue aujourd’hui : le fait que le mouvement mené par Pierre Poujade mobilisait les petits commerçants et les artisans, et non les salariés qui eux, profitaient de la croissance des Trente Glorieuses, et payaient l’impôt sans rechigner.

Les barricades de mai 68 ?

Quand on voit les violences dans les grandes villes, les barricades, on pense ensuite immédiatement à mai 1968.

Le parallèle avec les "gilets jaunes" est tentant quand on entend par exemple ce reportage en direct du Quartier Latin, le 11 mai 1968 sur France Inter : "Je me trouve toujours rue de l'Estrapade, c'est un combat sauvage, je vous affirme que le mot n'est pas trop fort. Les étudiants sont derrière les dernières barricades. Ils ont mis le feu à des voitures et de temps en temps on entend l'explosion d'un moteur d'essence. C'est un jet continu de grenades lacrymogènes, les pavés volent..." 

Une violence apparemment incontrôlable, un gouvernement qui ne sait comment répondre, une colère qui prend différentes formes et hors des cadres habituels, voilà qui n’est pas sans rappeler ce qui se joue. Mais, il y a un "mais", il y en a même trois :

- un temps à la traîne, les syndicats reprennent la main sur le mouvement, on imagine mal cela avec les "gilets jaunes" qui n’en veulent pas.

- un mouvement puissant, dans une société certes plus inégalitaire qu’aujourd’hui mais dans laquelle l’ascenseur social fonctionne nettement plus qu’aujourd’hui. Bref, une société dans laquelle les classes moyennes regardent vers le haut avec espoir et non vers le bas avec angoisse. 

- enfin, et c’est lié, la dissolution finalement décidée par le général de Gaulle aboutira à un triomphe des gaullistes. Emmanuel Macron ne semble pas vouloir dissoudre, et au cas où il le ferait, les élections générales seraient à haut risque pour lui…    

La Révolution française?

Évidemment nous vivons en démocratie, et il ne s’agit pas de changer de régime ! Mais la Révolution française, c’est LA grande référence des "gilets jaunes".

Une référence à la fois explicite et implicite.

Explicite d’abord quand les "gilets jaunes" rédigent et envoient aux médias leurs “cahiers de doléance” ou encore quand ils réclament l’élection d’une Assemblée constituante chargée donc, c’est la définition, de rédiger une nouvelle Constitution. Pour un peu on se croirait à Versailles en juin 1789…Mais on pourrait citer aussi les politiques notamment de La France insoumise qui ne cessent de se référer à 1789 comme Jean-Luc Mélenchon  qui remarquait, la semaine dernière, en 2018 comme en 1789 la présence de nombreuses femmes dans le mouvement. Et je passe sur les références à la brioche (inexistante) de Marie-Antoinette...

Mais il y a aussi une référence plus implicite mais peut-être encore plus forte à la Révolution française. Lors de la Révolution, l’un des débats les plus passionnants a été la question de la représentation du peuple souverain. Et en particulier au printemps 1793 lors de l’élaboration de la fameuse Constitution de l’an I. Lors des débats Robespierre insista sur ce qu’il appelait “le despotisme représentatif”, c’est-à-dire des députés déconnectés du peuple et qui n’en feraient qu’à leur guise.

A part quelques farfelus hier comme aujourd’hui, personne n'imagine sérieusement revenir à la démocratie directe de l’antique Athènes. Non, Robespierre proposa alors des choses qu’on retrouve dans les revendications des "gilets jaunes" : contrôle permanent de l’action des élus, mandats limités dans le temps, référendums réguliers, assemblées populaires, bref, tout ce qui pouvait permettre au peuple de contrôler et d’aiguiller en permanence les élus. De faire vivre effectivement la souveraineté populaire.

Cette Constitution de l’an I ne verra jamais le jour, laissant la place à la Terreur. Mais les questions qu’elle avait soulevées restent d’une grande vitalité, plus de deux siècles plus tard.

La prise de la Bastille en 1789. Peinture de Claude Cholat.
La prise de la Bastille en 1789. Peinture de Claude Cholat. (DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY / DE AGOSTINI EDITORIAL)