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La semaine du dictaphone de Patrick Buisson

Patrick Buisson et son dictaphone ; Nicolas Sarkozy sur écoute... Retour sur cette semaine folle d'enregistrements et d'écoutes ; et sur ce que cela pose en terme de questions en matière de respect de la vie privée.

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Cette semaine fut la semaine des écoutes. D'abord avec les enregistrements clandestins de Patrick Buisson, "L'as du dictaphone", plongeant la droite dans la consternation.

La seconde affaire est la mise sur écoute, par la justice, de l'ancien président de la République, Nicolas Sarkozy et de deux de ses  ministres de l'Intérieur, Claude Guéant et Brice Hortefeux. Deux affaires avec tous les ingrédients de nouveaux scandales d'Etat. 

Le cas Nixon et le Watergate

L'histoire fourmille de ces évènements. Prenons par exemple le cas de l'affaire Richard Nixon aux Etats-Unis. A la base, c'est lui qui fait placer un peu tout le monde sur écoute : l'extrême-gauche, la presse, etc. Lui-même écoute toutes les conversations qui ont lieu dans son bureau. Au total, c'est plus de 3.800 heures de confidences. Mais là déjà, tous ces enregistrements se retournent contre lui, en particulier dans l'affaire du Watergate. Le Sénat lui impose de rendre publics ces enregistrements et la Cour Suprême le lui ordonne finalement, dans la décision United States versus Richard Nixon.

Au point de provoquer, la "désintégration" de la Maison Blanche et la démission de Nixon. 

Comment expliquer ce besoin d'écouter, de savoir ?

Il y a d'abord la fascination du pouvoir, qui n'est d'ailleurs pas propre au gouvernement Sarkozy. On peut citer Jacques Attali, Alain Peyrefitte ou encore André Malraux, qui l'avaient fait en leur temps avec Charles de Gaulle ou François Mitterrand. Sans dictaphone, mais avec une mémoire sans faille (plus littéraire dans le cas de Malraux).

Il y a aussi la fascination pour les riches, les "hors-normes". On peut par exemple citer le majordome de Liliane Bettencourt, qui lui aussi pose un dictaphone sur la commode de la milliardaire pour récolter les confidences de ses visiteurs. On connaît la suite : l'affaire Bettencourt.

Aujourd'hui, les nouvelles technologies démultiplient les occasions, et les risques. Tout s'accélère ; et toute conversation est facile à enregistrer avec un simple smartphone (on peut aussi faire des photos et prendre des vidéos de tous, à tout moment). Plus aucun homme politique n'est à l'abri ; plus aucun conseil d'administration ne sera vraiment secret.

Ce qui pose le problème de la protection de la vie privée.

Au risque de paraître anti-moderne, je dirais qu'on se délecte de ces confidences, mais on oublie qu'il s'agit d'une atteinte grave au secret de la vie privée. Cette opposition entre vie privée et vie publique est fondamentale. Pour Hannah Arendt, "certaines choses, tout simplement pour exister, ont besoin d'être cachées, tandis que d'autres ont besoin d'être étalées en public ", écrit-elle dans Condition de l'homme moderne . Elle montre aussi que la confusion entre vie privée et vie publique est à l'origine du totalitarisme.

En fin de compte, nous sommes tous un peu partagés entre cette nécessité absolue de protéger la vie privée et cette obligation de laisser la justice et la presse travailler.

Mais la tendance actuelle est claire : la vie privée des dirigeants politiques est de moins en moins respectée. On peut le regretter.

François Hollande en a fait les frais avec l'affaire Julie Gayet (plaidée cette semaine). Nicolas Sarkozy le redécouvre aujourd'hui avec l'affaire du dictaphone fou du pirate extravagant Patrick Buisson.

 

* Pour aller plus loin :

* Et aussi :

  • Hannah Arendt, Le Système totalitaire , Seuil, 1972 (tome 3 de Les Origines du totalitarisme)

  • Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne (chapitre "Le domaine public et le domaine privé"), 1958 ; trad. Calmann Lévy, 1961 Réédition Quarto, Gallimard, 2012

  • Sylvie Courtine-Denamy, Hannah Arendt , Belfond, 1994
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