"Ressortir le Kärcher" : histoire d’un étendard rhétorique

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Tous les jours, Clément Viktorovitch décrypte les discours politiques et analyse les mots qui font l'actualité. 

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Radio France
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Valérie Pécresse, candidate LR à la présidentielle en meeting à Cavaillon dans le Vaucluse, le 6 janvier 2021. (CHRISTOPHE AGOSTINIS / MAXPPP)

Dans un entretien à La Provence mercredi 5 janvier, Valérie Pécresse candidate Les Républicains à la présidentielle affirme vouloir "ressortir le Kärcher de la cave." Une référence explicite, bien sûr, aux propos tenus par Nicolas Sarkozy en 2005 à La Courneuve. Cette formule est devenue un véritable étendard rhétorique. 

Une expression dont l’objectif est moins de porter une proposition que d’appeler à la mobilisation. Et pour nous en convaincre, il faut revenir à son origine. Nous sommes en juin 2005. Un jeune garçon à La Courneuve, dans la cité des 4000, est victime de deux balles perdues lors d’un règlement de comptes. Nicolas Sarkozy est alors ministre de l’Intérieur. Il se rend dans l’appartement de la famille de la victime, sans aucune caméra, et c’est dans ce contexte qu’il déclare "on va nettoyer au Kärcher la cité des 4000".

Il n'y a pas de caméra mais l’entretien a été rapporté par une journaliste du Monde, qui était présente auprès de la famille, mais que Nicolas Sarkozy n’avait pas remarquée. Jean-François Achilli, journaliste à franceinfo, le raconte d'ailleurs dans son livre, La firme SarkozyL’expression choque, mais le ministre de l’intérieur persiste. Il la réaffirme quelques jours plus tard, dans le JT de France 2. "J'ai passé deux heures et demies dans cette cité, déclare Nicolas Sarkozy. Et qu'est-ce qu'ils m'ont dit les habitants ? Qu'ils n'en peuvent plus. Et qu'ils ne comprennent pas pourquoi l'État tolère ce que nous ne tolérerions nulle part ailleurs. Alors ceux qui poussent des cris d'orfraie et qui sont choqués par le verbe nettoyer. Je le confirme. Mon devoir c'est de nettoyer la cité des 4000 des trafics et des trafiquants."

Emblème de communication 

La métaphore est aussi marquante que péjorative : volontaire ou non, elle devient instantanément l’un des emblèmes de la communication de Nicolas Sarkozy. Et 16 ans plus tard, c’est exactement la même expression que l’on retrouve chez Valérie Pécresse. La candidate des Républicains, en déplacement à Salon-de-Provence jeudi 6 janvier, en profite pour réitérer ses déclarations: "Il faut ressortir le Kärcher, il a été remisé à la cave par François Hollande et Emmanuel Macron depuis 10 ans. Aujourd'hui, il est temps de nettoyer les quartiers. Il faut traquer les caïds, les voyous, les criminels, les dealers. C'est eux qu'il faut harceler. C'est eux qu'il faut punir. C'est eux qu'il faut priver de leur citoyenneté."  "Il faut ressortir le Kärcher ", "il est temps de nettoyer les quartiers", c’est du Nicolas Sarkozy dans le texte. 

En pratique, les propositions de la candidate Les Républicains restent néanmoins vagues. "Les caïds, les voyous, les criminels, les dealers", nous dit-elle, "il faut les traquer, les harceler, les punir." Elle ajoute même vouloir "les priver de leur citoyenneté". Bon, certes, mais comment ? Avec quelle proposition concrète ? Cela demeure encore très flou. D'où cette notion d'étandard rhétorique. Au fond, peu importe que les propositions soient vagues, et les métaphores usées. L’image des "cités nettoyées au kärcher" n’est utilisée ni pour ce qu’elle porte, ni pour ce qu’elle évoque, mais plutôt pour ce qu’elle mobilise. Aux yeux des électeurs LR, elle est un crie de ralliement, qui permet de jouer sur une fibre émotionnelle : la nostalgie du gouvernement Sarkozy. La réciproque est vraie d’ailleurs, pour les électeurs de gauche, "le Kärcher" demeure un repoussoir. 

Rechercher le clivage

On comprend dès lors la tactique qui sous-tend la déclaration de Valérie Pécresse. Depuis qu’Emmanuel Macron a tenu des propos chocs sur le pass vaccinal, le risque pour elle, c’est d’apparaître comme modérée, et donc inaudible. En recherchant le clivage, elle tente de recentrer autour d’elle le débat politique. C’est un classique de la communication électorale. Pensez, par exemple, à l’héritage "gaullien". Il est désormais revendiqué par une très grande partie des responsables politiques, au point qu’on ne sait plus exactement ce qu’il désigne. On avait également observé cela, chez les écologistes, autour du terme "radicalité". De Sandrine Rousseau à Yannick Jadot, toutes et tous s’en revendiquait, sans ce que l’on comprenne toujours en quoi leurs positions étaient radicales.

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