CHRONIQUE. Immigration et délinquance : derrière les chiffres, la manipulation

Clément Viktorovitch revient chaque semaine sur les débats et les enjeux politiques. Dimanche 18 juin : la question de l’immigration, qui a pris une acuité nouvelle depuis le drame d’Annecy.
Article rédigé par franceinfo, Clément Viktorovitch
Radio France
Publié Mis à jour
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Centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach (Haut-Rhin), le 8 juin 2023. Photo d'illustration (HERVE KIELWASSER / MAXPPP)

Six personnes, dont quatre enfants en bas âge, attaquées au couteau par un demandeur d’asile syrien : l’événement est effroyable et nous déchire le cœur. Faut-il pour autant y voir une nouvelle preuve que l’immigration constituerait une menace pour les Françaises et les Français ? Ces derniers jours, Marine Le Pen pour le Rassemblement national, et Eric Ciotti, le patron des Républicains, n’ont pas hésité à faire ce lien. 

"Les faits délictueux ou criminels commis par des gens qui ne devraient pas être sur le territoire se multiplient", a affirmé Marine Le Pen sur Europe 1. "Quasiment 25% des détenus ou des prévenus qui sont incarcérés sont des étrangers. 50% des mis en cause dans les grandes villes, Lyon, Paris, Marseille, sont des étrangers. C'est un fait", a précisé Eric Ciotti sur franceinfo.

Il y aurait bien un lien statistique, avéré, entre l’immigration et la délinquance, voire la criminalité. Un argument qu’on a aussi entendu dans la bouche du ministre de l’Intérieur, et même du président de la République sur France 2, le 26 octobre 2022 : "Je ne ferai jamais un lien existentiel entre l'immigration et l'insécurité. On ne doit pas faire de généralisation. Par contre, quand on regarde aujourd'hui la délinquance à Paris, on ne peut pas ne pas voir que la moitié au moins des faits de délinquance viennent de personnes qui sont des étrangers." La phrase est ambivalente, mais il y aurait bien, selon Emmanuel Macron, un certain lien entre délinquance et immigration.

Une sur-représentation des étrangers dans les prisons

Ces chiffres sont exacts : les étrangers représentent bien, en France, 7% de la population totale, mais 23% des individus en prison. Peut-on pour autant en conclure que les étrangers sont plus délinquants que les Français ? La réponse est non. Derrière ces chiffres, il y a un certain nombre de biais statistiques. Par ailleurs, plusieurs études, dont celles menées par le précédent Défenseur des droits, Jacques Toubon, montrent que les "minorités visibles issues de l’immigration" sont davantage contrôlées par la police, et donc arrêtées. Et ce n’est pas tout. Une fois devant le tribunal, à profil égal et délit égal, les étrangers ont plus de risques d’être condamnés, et les peines dont ils écopent sont plus longues. Ils sont donc davantage en prison.

Si les étrangers sont sur-représentés en prison, c’est aussi la conséquence d’un traitement discriminatoire tout au long des chaînes policières et judiciaires. Et on peut aller plus loin. Je me suis penché sur les travaux du CEPII, le Centre d’Études Prospectives et d’Informations Internationales, un organe rattaché directement à la Première ministre. En avril dernier, deux chercheurs du CEPII, Arnaud Philippe et Jérôme Valette, ont publié une note dans laquelle ils dressent le bilan de plusieurs décennies de recherches internationales sur le lien entre immigration et délinquance. Leur conclusion est sans appel : "Les études concluent unanimement à l’absence d’impact de l’immigration sur la délinquance." C’est l’exact contraire de ce que répètent en boucle les Républicains, le Rassemblement national, mais aussi le gouvernement. L’attaque d’Annecy est un drame, c’est vrai. Mais on ne peut en aucun cas en faire une généralité.

Manipulation de l'opinion

D’après plusieurs sondages, publiés fin mai, deux tiers des interrogés environ estiment qu’il y a trop d’immigrés en France. Ce qui pose évidemment une question : d’où leur vient cette perception ? Les chercheurs du CEPII mentionnent une expérience allemande particulièrement éloquente. En 2016, le Sächsische Zeitung, un journal distribué dans la région de Saxe, a pris une décision drastique : les journalistes ont commencé à indiquer systématiquement l’origine des auteurs d’infraction mentionnés dans leurs articles. Pas seulement quand ces derniers étaient étrangers, mais aussi quand ils étaient allemands. Résultat : dans cette région, en quelques années, l’inquiétude à l’égard de l’immigration a diminué notablement.

Ce résultat n’est pas isolé : d’autres recherches, en Suisse notamment, convergent dans la même direction. Ce qui crée la peur au sein de la population, ce n’est pas la sur-représentation de la délinquance parmi les étrangers. C’est le surinvestissement dont cette question fait l’objet de la part de certains médias et responsables politiques. Ce à quoi nous sommes confrontés, de mon point de vue, c’est une gigantesque opération de manipulation de l’opinion. Et force est de constater que, pour l’instant, elle est couronnée de succès.

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