Eric Zemmour : le doigt du déshonneur ?

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Tous les jours, Clément Viktorovitch décrypte les discours politiques et analyse les mots qui font l'actualité.

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Radio France
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Le geste d'Eric Zemmour à une femme qui l'avait violemment pris à partie lors d'un déplacement du polémiste d'extrême-droite à Marseille le 27 novembre 2021. (NICOLAS TUCAT / AFP)

Samedi 27 novembre, lors de son déplacement à Marseille, Eric Zemmour a adressé un doigt d’honneur à une passante, qui venait elle-même de faire ce geste à son intention. Depuis, le quasi-candidat se retrouve sous le feu des critiques, à tel point qu’il a dû admettre sur Twitter avoir eu une réaction inélégante. En rhétorique, le geste a parfois plus d’impact que la parole.

La polémique s’est en effet invitée, depuis samedi 27 novembre, dans toutes les interviews et sur tous les plateaux de débat : le doigt d’honneur d’Eric Zemmour ! Chacun y est allé de son petit commentaire. Valérie Pécresse a parlé d’un "geste totalement indigne" et Michel Barnier a cinglé : "On ne s’improvise pas président de la République". Quant à Marine Le Pen, elle a sobrement souligné qu’Eric Zemmour n’avait "pas l’air très à l’aise" dans l’exercice de candidat à la présidentielle.

L'ethos, l'image de l'orateur

Sommes-nous encore dans un débat rhétorique ? Il semble bien que oui. En rhétorique, il existe un concept clé : l’ethos, c'est-à-dire l’image que l’orateur ou l’oratrice projette de lui-même ou d’elle-même à travers son discours. Et cela passe autant par les mots que nous prononçons que par les vêtements que nous portons ou les gestes que nous faisons.

En répondant à la provocation par la provocation, à l’injure par l’injure, Eric Zemmour imprime une double inflexion à son ethos. D’un côté, il renforce l’image iconoclaste, franche, voire viril, qu’il cultive depuis le début de la campagne et à laquelle, manifestement, une partie de l’électorat semble sensible. C’est ce qui explique que, dans un premier temps, son entourage a revendiqué le geste, assez fièrement.

Mais d’un autre côté, il renvoie également l’image d’un homme qui ne parvient pas à contrôler ses pulsions, cède à la provocation et, en effet, fait preuve d’inélégance. Pour le dire en un mot : ce qui est en jeu ici, c’est le caractère présidentiable ou non de son image.

Des sorties qui collent à la peau

Eric Zemmour peut-il réellement, en un seul geste, dégrader à ce point son image de candidat ? C’est justement l’une des caractéristiques de l’ethos : il faut des mois, voire des années, pour se forger une image. C’est un trésor qui s’accumule patiemment, d’intervention en intervention mais qu’il suffit d’un instant pour dilapider. Et en cette matière, les précédents sont nombreux.

Jean-Luc Mélenchon en septembre 2019, s’écriant "La République, c’est moi ! ". Marine Le Pen en mai 2017, avec son étonnant "Regardez, ils sont là…" pendant le débat d’entre-deux tours. Et bien sûr, le célèbre "Casse-toi pauvre con" de Nicolas Sarkozy, dans des circonstances très similaires à celles de samedi 27 novembre. Autant de sorties auxquelles, par la suite, ces hommes et femmes politiques n’ont eu de cesse d’être ramenés : à chaque fois, c’est la présidentiabilité de leur image qui était attaquée.

Pour autant, nous ne venons pas d’assister à l’échec de la campagne d’Eric Zemmour. L’histoire n’est jamais écrite à l’avance et bien des choses peuvent se passer d’ici avril. En revanche pour la première fois, la question est posée explicitement dans les débats et les interviews.

La dernière d'une succession de maladresses

Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu autant de personnes se demander : "Eric Zemmour pourra-t-il encore être candidat ?" quand il a déclaré que Pétain avait protégé les juifs français, en contradiction avec tout ce qu’a établi la recherche historique. Ni quand Médiapart a publié deux longs articles, faisant état d’une série d’accusations d’agressions sexuelles. Ni, non plus, à chaque fois qu’ont été rappelées les deux condamnations d’Eric Zemmour, pour provocation à la discrimination raciale et à la haine religieuse envers les musulmans.

Il est vrai que l’affaire du doigt d’honneur intervient au terme d’une succession de maladresses, pour employer un terme neutre : le fusil pointé sur les journalistes, fin novembre et la charge contre François Hollande devant le Bataclan, le jour anniversaire des attentats. Le doigt d’honneur de samedi est-il donc simplement la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ? L’image est-elle trop forte, trop nette, trop virale pour pouvoir être ignorée ? Ou notre propension manifeste à être choqués par ce geste, plus que par tout reste, dit-elle quelque chose de plus profond sur notre société ? Cette question n’a pas fini de nous tarauder.

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