Christiane Taubira : une candidate de plus ?

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Radio France
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Christiane Taubira lors du journal télévisé de France 2 à Paris, le 15 janvier 2022. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP)

Christiane Taubira a officialisé, samedi 15 janvier sa candidature à l’élection présidentielle. Elle s’inscrit dans le cadre de la primaire populaire, qui doit se tenir le 27 janvier prochain. Même s'il n'est pas certain qu'elle y parvienne, l’ancienne garde des Sceaux essaye de ne pas apparaître comme une candidate de plus à gauche. Invitée de France Inter, Christiane Taubira est revenue mardi sur l'origine de sa candidature, avec ce constat: la gauche reste divisée. "Puisque tout le monde est persuadé que l'union de la gauche est nécessaire. J'ai essayé. J'ai pris quelques initiatives. J'ai appelé les personnes, cela n'aboutit à rien, déplore Christiane Taubira. J'ai constaté un spectacle de personnes qui se crispaient, persuadées que l'union est indispensable mais que l'union ne se conçoit que derrière soi."

Contraste entre l'intention et les actions 

Elle a essayé de créer l’union, mais devant la mauvaise volonté des autres candidats de gauche, elle n’a eu d’autre choix que de prendre l’initiative. L’argument est assez transparent, mais est-il convaincant ? J’émets quelques doutes. Sur la forme déjà. Christiane Taubira nous dit : "J'ai essayé de faire l’union de la gauche. J’ai pris quelques initiatives. J’ai appelé les personnes". Alors certes, à l’impossible, nul n’est tenu… Mais prendre quelques initiatives ? Appeler les personnes ? On peut être surpris, je crois, du contraste qu’il y a entre l’intention revendiquée, l’absolue nécessité de faire l’union de la gauche, et les actions accomplies, du moins telle qu’elle les décrit elle-même. 

Sur le fond, c'est encore pire. Christiane Taubira accuse ses concurrents d’être crispés sur leurs prés-carrés, chacun et chacune persuadés que l’union ne peut se faire que derrière eux ou derrière elle. Alors, comprenez-moi bien : l’argument ne manque pas de poids… à ceci prêt qu’il peut être renversé comme un gant, et retourné contre elle : elle aussi, de fait, par sa candidature supplémentaire, contribue à l’émiettement de la gauche !

Le jugement de la Primaire populaire

L'argument principale de l'ancienne garde des Sceaux est sans surprise d'accepter de se soumettre au jugement de la Primaire populaire. "Je suis celle qui accepte les risques d'une investiture citoyenne. Je suis dans la dynamique du rassemblement.  J'en assume les risques démocratiques et je le fais ouvertement. Vous poserez des questions aux uns et aux autres et notamment à celles et ceux qui continuent à proclamer la nécessité de l'union de la gauche mais qui n'en n'acceptent pas le risque."

Elle accepte le risque d’une investiture citoyenne… Alors, oui, c’est vrai. Si, effectivement, elle est désignée candidate par la Primaire populaire, cela lui donnera une légitimité à concourir à l’élection présidentielle. J’ai bien dit "une" légitimité… et non pas "la" légitimité. Parce que, et c’est tout le problème : s’il y a autant de candidates et de candidats, c’est bien que chacun d’eux pense pouvoir se prévaloir d’une légitimité ! Yannick Jadot : parce qu’il a lui-même gagné une primaire large, au terme de débats exigeants et disputés. Jean-Luc Mélenchon, parce qu’il peut se prévaloir des 7 millions de voix rassemblées lors de la dernière présidentielle, et du programme qu’il ne cesse de défendre depuis. Anne Hidalgo, parce qu’elle a été désignée par le Parti socialiste, qui peut revendiquer d’avoir donné deux présidents de gauche à la cinquième République. Qui plus est : chacun de ces trois acteurs ont, à un moment donné, et en vain, appelé eux-aussi à entrer dans une dynamique de rassemblement. 

Un éparpillement structurel

Quant à la Primaire populaire, elle est un OPNI : un objet politique non identifié, auto-organisé, dont on ne voit pas en quoi la légitimité qu’elle confère serait supérieure à cette des autres candidats ! La gauche est donc confrontée à un éparpillement structurel. Depuis la débâcle du PS en 2017 et l’élection d’Emmanuel Macron, suivie d’une période de 5 ans durant laquelle la France Insoumise a échoué, et même, n’a pas cherché à devenir un grand parti de rassemblement, elle est orpheline d’une grande maison commune. Voilà comment nous en arrivons à cet étonnant paradoxe rhétorique : six candidats qui prétendent tous, et sans doute de bonne foi, incarner l’union. Et ce faisant, contribuent chacun à approfondir la division…

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