Culture d'info, France info

Culture d'info. Giulia Foïs : "Le viol est encore un impensé total, on ne veut pas se dire que ça existe"

Dans "Je suis une sur deux" publié chez Flammarion, la journaliste Guilia Foïs raconte le viol qu'elle a subi il y a 20 ans, l'acquittement de l'accusé, puis sa propre reconstruction. Un récit sur ce qu'est la culture du viol dans notre société. 

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !
Giulia Foïs.
Giulia Foïs. (JEAN-FRANCOIS ROBERT/MODDS)

L'invitée de Culture d'info est notre consoeur de France Inter, Giulia Foïs, qui vient tout juste de publier chez Flammarion Je suis une sur deux, récit sans filtre du viol qu'elle a subi il y a 20 ans. Récit d'un viol, d'un acquittement de l'accusé, récit de ce qu'est la culture du viol dans notre société. Parce qu'elle a décidé de recommencer à vivre après ce viol, Giulia Foïs est ce qu'elle appelle "une mauvaise victime", que la justice n'a pas reconnue comme telle.

franceinfo : Vous vous définissez comme une "mauvaise victime" de viol, c’est-à-dire ?

Guilia Foïs : La mauvaise victime de viol, c'est celle qui ne ressemble pas à l'idée qu'on s'en fait. Le viol est un impensé total, on ne veut pas se dire que ça existe. À la rigueur, on peut le concevoir quand tout rentre dans les bonnes cases. Ce qu'on attend d'une victime, c'est qu'elle soit à terre. En fait, c'est qu'elle ne se relève pas. Surtout pas.

Mon avocat avait dit devant la cour d'assises : "Vous auriez voulu qu'elle soit encore maculée de sang, de sperme et de larmes ?" Et à ce moment-là, on veut bien vous croire. Donc, si vous tentez de vous relever, ce que j'ai fait parce que j'estimais que j'avais droit à une vie après, puisque je n'avais rien fait, puisque je n'étais coupable de rien, de deux choses l'une : soit vous mentez, soit ce n’était pas si grave. Et moi, j'ai voulu récupérer ma vie d'avant. Et ça, on me l'a fait payer. L'avocat général lui a dit : "On ne peut pas lui en vouloir d'avoir voulu sauver sa peau ce soir-là. Et on ne peut pas lui en vouloir aujourd'hui de vouloir aller bien."

Comment on en arrive à l'acquittement ?

Une foule de choses. Le fait de ne pas avoir été la bonne victime a joué. Et puis, il n'était pas le bon violeur, c'est à dire qu'on peut tolérer l'idée du viol et du violeur, si tant est que, là encore, il ressemble à l'idée qu'on s'en fait. L'idée qu'on s'en fait, c'est qu'il faut que ce soit un étranger, qu’il ne soit pas comme nous. Parce que s'il est comme nous, à ce moment-là, peut-être que nous aussi, il faudrait qu'on se regarde un peu en miroir. Donc, il faudrait qu'il soit un marginal.

On m'a demandé plein de fois, selon la formule consacrée : "L'individu était-il de type maghrébin?" J'avais beau répondre non, on me repose cette question dix fois, vingt fois, cent fois. Je pense que ça les aurait arrangés. Il se trouve qu’il était blanc, père de famille, entraîneur d'une équipe de foot et qu’il payait ses impôts. Je vous jure que cette phrase a été prononcée en tribunal, comme si le fait de payer ses impôts empêchait de violer. Bref, il n'avait pas le profil du violeur. Et donc, comme on est face avec le viol à nos terreurs les plus enfouies, on a terriblement besoin, envie de s'accrocher à des bouées. Et ces bouées, c'est des stéréotypes. Et pour le coup, je n'étais pas la bonne victime. Il n'était pas le bon violeur.

Après, j'ai aussi eu ce réflexe qu'on a, de se laver juste après, parce que ça vous dégoûte, parce que vous sentez son odeur sur vous, parce que vous sentez encore ses doigts sur vous, donc vous avez envie de vous débarrasser de ça, et en fait j’ai effacé les traces du viol. Après, je pense que ce qui est important de souligner, c'est que de toute façon,1% des viols seulement débouchent sur une condamnation. Donc, pour qu'on y arrive, qu’on évite l'acquittement, il faut qu'il y ait quand même un bon paquet de conditions réunies.

Vous dites que céder n'est pas consentir, c'est simplement sauver sa peau...

Guilia Foïs : C'est hyper important. Virginie Despentes, dans King Kong Théorie le disait très justement. Elle disait : notre culture est faite de saintes qui ont préféré mourir plutôt que d'abdiquer de leurs vertus. Les survivantes, celles qui sont encore debout, évidemment qu'à un moment donné, il s'est passé quelque chose qui a fait qu'on n'a pas voulu mourir. En ce qui me concerne, par exemple, je savais que si je continuais à crier, celui qui n'avait pas forcément l'intention de me tuer au départ - on ne saura jamais - taperait plus fort. Et ma panique développant la sienne, il aurait pu finir par me tuer.

Et moi, j'avais 23 ans. J'allais bien. J'avais une vie qui était chouette et j'avais envie de la retrouver. Donc oui, à un moment donné, le deal était le suivant : c'était, soit tu crèves là, dans ce champ, à 23 ans, et c'est fini pour toi. Et les gens que tu aimes, tu ne les revois pas, soit tu lui lâches ce corps dont de toute façon, il a décidé qu'il lui appartenait. Il fait ce qu'il a à faire. Et puis après, tu mettras peut-être des années à te remettre debout, mais au moins, tu seras encore là. À un moment donné, j'ai cédé. Est-ce que ça veut dire que j'ai consenti a être violée ? Évidemment, non. Je n'en ai pas du tout eu envie, ce n’était pas le but.

Par contre, j'ai eu une envie plus forte encore qui était celle de vivre. Si le viol, on en parlait, si le viol n'était pas un impensé, on pourrait se pencher sur le fait que le consentement doit être libre et éclairé. Est-ce qu'on peut raisonnablement considérer que j'avais la possibilité de dire non ? Tant qu'on n'a pas la possibilité de dire non, un oui n'est pas un vrai oui, parce que ce n'est pas un consentement libre et éclairé. Et pour celles qui sont violées par leur père, leur frère, leur patron, ce qui est l'écrasante majorité des cas, il y a une emprise psychologique telle que, de la même façon, elles n'ont pas de vrais choix. On veut toutes vivre, donc à un moment donné, on lâche sur le corps. Et puis, on se dit qu'on se débrouillera après et on fera comme on peut.

Le contexte "metoo" permet aux choses d'avancer, mais ce n'est pas très rapide non ?

C'est tellement lent, c'en est parfois désespérant. Au lendemain des César, j'ai pleuré. On se dit : mais qu'est-ce qu'il leur faut pour qu'ils entendent ? En fait, je crois que là, on est dans un moment où on ne peut plus ne rien dire et ne pas prendre parti, ne pas prendre position. Maintenant, il faut le faire. Soit on considère que ce monde-là ne nous convient plus, je parle des hommes comme des femmes parce qu'il y a des hommes depuis quelques temps qui sortent du bois et qui se bagarrent avec nous. Et on a besoin d'eux parce qu’on a besoin de ces hommes de bonne volonté. Il y a ceux-là qui veulent que ça bouge mais Il y a des résistances immenses.

Le vote Polanski montre la force de ces résistances-là et à quel point elles sont profondément ancrées. Ce n'est pas en 50 ans de féminisme qu'on va effacer des millénaires de domination masculine. Il faut retourner au front à chaque fois. Et puis surtout, il faut en parler parce que le silence protège toujours les agresseurs. Ce n'est pas une fatalité le viol, l’homme n’est pas violeur dans son ADN, c'est sa culture qui a construit ce systématisme des violences sexuelles. Ce qui a été construit peut se déconstruire, si on y va tous toutes. On peut y arriver, mais c'est vrai que c'est parfois désespérément lent. 

Je suis une sur deux, Giulia Foïs, chez Flammarion

Pas son genre, l'émission de Guilia Foïs, le vendredi à 20h sur France Inter

Giulia Foïs.
Giulia Foïs. (JEAN-FRANCOIS ROBERT/MODDS)