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C'est dans ma tête. Préjudice d'anxiété

Le "préjudice d'anxiété" a été  une nouvelle fois reconnu pour les victimes de l'amiante devant le tribunal des prud'hommes et devant la Cour d'appel de Nantes cette semaine. La psychanalyste Claude Halmos revient sur ce préjudice qui peut être désormais reconnu à tout salarié exposé à l'amiante. 

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Les troubles anxieux touchent environ une personne sur cinq en France.
Les troubles anxieux touchent environ une personne sur cinq en France. (KLAUS OHLENSCHL?GER / PICTURE ALLIANCE)

Une centaine de salariés qui avaient été exposés à la poussière d’amiante, et qui avaient attaqué au mois de janvier, devant le tribunal des prud’hommes, leur employeur, Saint-Gobain, ont obtenu, lundi 3 juin qu’il leur verse les 20 000 euros qu’ils réclamaient, au titre du "préjudice d’anxiété".

franceinfo : Cette notion de "préjudice d’anxiété" vous semble-t-elle être une avancée, sur le plan de la reconnaissance des troubles psychiques ?      

Claude Halmos : Le "préjudice d’anxiété", tel que l’a défini la Cour de Cassation, concerne, à propos de l’amiante, les personnes qui ne sont pas malades, mais qui vivent dans la crainte de l’être. La justice reconnaît donc ainsi que le psychisme peut être affecté, dans la vie professionnelle, au même titre que le corps. Et c’est très important.        

Pourquoi est-ce important cette reconnaissance ?      

Parce que, dans le monde du travail, les dommages psychologiques, et leur gravité, sont très souvent sous-estimés, voire même niés. Lors de la fermeture d’une entreprise, par exemple, on mentionne en général les problèmes matériels que vont devoir affronter les salariés, et l’inquiétude que cela génère chez eux. Mais on passe sous silence la violence psychologique, très importante, qu’ils subissent du fait, à la fois, de leur licenciement, et du sentiment d’exil social qui est toujours lié au fait de se retrouver, brutalement, sans emploi. La reconnaissance d’un préjudice d’anxiété est donc, par rapport à cela, une avancée. Mais cette avancée n’est pas dépourvue d’ambiguïté.        

Pourquoi pensez-vous que cette avancée est ambigüe ?        

À cause du mot "anxiété", que la Cour de Cassation a retenu, et sur lequel on peut s’interroger. Il faut en effet se rappeler que, à la différence de la peur, qui n’est pas considérée comme pathologique, parce qu’elle est provoquée par un objet qui la justifie (un tigre affamé entre dans ce studio, nous avons peur, c’est normal) ; l’anxiété, elle, est posée, dans le registre de la psychologie, comme une réaction qui relève de la pathologie. Parce qu’elle n’est soit pas justifiée par un objet réel, soit disproportionnée par rapport à cet objet.

Par exemple : Une agression s’est produite, une seule fois, il y a longtemps, dans son quartier, et on ne sort plus, par crainte d’être agressé. Il s’agit d’une crainte imaginaire. Or le problème, dans le cas de l’amiante, est que la peur d’être malade a des bases qui n’ont rien d’imaginaire.      

Que voulez-vous dire ?    

Toutes les personnes exposées à l’amiante ne seront pas malades, et heureusement. Mais le risque est néanmoins tout à fait réel. On estime que, entre 1995 et 2009, entre 61 000 et 118 000 personnes sont tombées malades, du fait de l’amiante.

Et, selon un rapport du Haut Conseil de la santé publique, l’amiante pourrait provoquer, d’ici 2050, entre 68 000 et 100 000 morts. Parler, face à de tels chiffres, d’anxiété, peut donc pousser à minimiser le risque réel, et conduire les salariés à penser leurs inquiétudes, pathologiques. Alors qu’elles sont tout à fait justifiées.              

Les troubles anxieux touchent environ une personne sur cinq en France.
Les troubles anxieux touchent environ une personne sur cinq en France. (KLAUS OHLENSCHL?GER / PICTURE ALLIANCE)