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Reportage A Saint-Brevin-les-Pins, une marche pour dire "adieu à monsieur le maire" et espérer "enfin tourner la page"

Article rédigé par Raphaël Godet - Envoyé spécial à Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique)
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Yannick Morez, maire démissionnaire de Saint-Brevin-le-Pins (Loire-Atlantique) s'exprime sur le parvis de l'Hôtel de Ville, le 24 mai 2023. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)
Deux semaines après l'annonce de la démission de Yannick Morez, les habitants espèrent que la marche républicaine organisée dans la station balnéaire mercredi soir sera le point final de tensions qui ont trop duré.

Yannick Morez s'avance sur le parvis de l'Hôtel de ville et ses yeux ronds trahissent sa surprise. "Je ne m'attendais pas à voir autant de monde pour me soutenir, donc un grand merci", lâche au micro l'élu qui, découragé par les menaces entourant le projet de transfert du Centre d'accueil pour demandeurs d'asile (Cada), a préféré démissionner de son fauteuil de maire de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), le 10 mai. Ce mercredi 24 mai, c'est donc probablement la dernière fois qu'il s'exprime ceint de son écharpe bleu-blanc-rouge.

Derrière lui, une partie de l'équipe municipale l'épaule. Devant, les principaux responsables de gauche sont côte à côte : Olivier Faure, Fabien Roussel, François Ruffin, Marine Tondelier, Johanna Rolland, Jean-Luc Mélenchon... "On est tous là pour montrer qu'on tient bon et on veut faire une démonstration. Nous sommes de gauche, le maire est de droite, mais la démocratie et la République, nous l'avons en commun", déclare le leader des Insoumis.

Au milieu de ces noms "descendus" de Paris, quelques-uns des 15 000 habitants de la cité balnéaire ont "aussi des choses à dire". "Dieu sait que je ne le porte pas dans mon cœur", commence par dire Antoine, jeune retraité croisé le long de l'avenue Jules-Verne, en bottes et en treillis. "Je n'ai d'ailleurs jamais voté pour lui. Je suis plutôt de gauche. Mais un maire qui démissionne pour ces raisons-là, c'est absolument anormal. Je ne sais pas si je pourrai lui parler avant qu'il quitte la ville, alors je lui dis mon soutien avec ce rassemblement. C'était avant qu'il soit agressé qu'il fallait le soutenir. Moi le premier j'ai merdé."

Plusieurs responsables nationaux de gauche marchent côte à côte à Saint-Brevin-le-Pins (Loire-Atlantique), le 24 mai 2023, pour soutenir le maire démissionnaire, Yannick Morez. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Véronique, une commerçante du centre-ville, a d'ailleurs reconnu dans le cortège "un anti-Cada bien connu dans la commune". Ce n'est pas seulement la marche républicaine qui a des allures d'adieu, c'est chacune des apparitions du maire. "Maintenant, partout où il va, les gens lui disent au revoir", remarque un proche de l'élu. Au cabinet médical où Yannick Morez exerce depuis les années 1990, Madeleine Colin s'est même surprise à le prendre dans ses bras ce matin. "Il arrête les consultations fin juin, alors c'était la dernière fois que je le voyais", s'excuserait presque l'octogénaire venue accompagner son mari, Gérard, "cassé de partout". "Il nous suivait depuis trente ans, ce n'est pas rien quand même. Je lui ai dit merci. Merci docteur et merci monsieur le maire." En repartant en voiture, Madeleine Colin n'a pas tourné la tête vers la maison du maire, située à côté. "Trop dur, trop dur, trop dur", répète-t-elle, en se cachant les yeux. Des bâches sombres couvrent toujours la façade qui a été mangée par les flammes fin mars.

Des bâches sombres recouvrent la façade de la maison du maire de Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), le 24 mai 2023, cible d'un incendie volontaire en mars. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Le matin même de l'incendie volontaire, Nathalie Le Berre avait envoyé ce texto à Yannick Morez : "Je suis effarée par cette violence. Tu as mon soutien." L'élue d'opposition, qui était tête de liste de Rassemblement pour Saint-Brevin (divers droite) lors des dernières municipales, réfléchit à voix haute : "L'incendie, c'était il y a deux mois maintenant. Mais je crois qu'il faudra encore du temps avant que la ville passe complètement à autre chose. En fait, tant que le centre d'accueil de demandeurs d'asile n'aura pas ouvert ses portes, les tensions vont continuer."

Depuis son comptoir, le patron du bar Les Co'pins a une vue imprenable sur "tout ce qui s'est passé" sur la place de la Victoire depuis la fin de l'année dernière. L'église Saint-Nicolas de l'Estuaire devant laquelle des prières sauvages ont été organisées ? Juste en face. Les défilés du groupe d'extrême droite Action française et des royalistes ? Là aussi. D'ordinaire les touristes s'y promènent en short. "Lors de la grosse manifestation de février, mon bar était ouvert, ça se passait là, jusque sur ma terrasse. Forces de l'ordre, extrême droite et extrême gauche. La fois d'après, j'ai fermé mon établissement. Mais ça suffit maintenant, on en a marre, stop."

Rencontrés à la sortie de leur cours de français du mercredi matin, Mohammed et Bwaris, deux Afghans arrivés sur la côte Atlantique en 2021, semblent étonnés de toute cette agitation. "Nous, on veut juste vivre dans le calme", marmonnent-ils, avant d'enfourcher leur vélo devant l'actuel Centre d'accueil pour demandeurs d'asile situé dans le centre-ville.

Mohammed et Bwaris, deux Afghans croisés devant l'actuel Centre d’accueil pour demandeurs d'asile, à Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), le 24 mai 2023. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

"Mes enfants m'ont dit d'arrêter de m'exposer"

Philippe Croze est "assez d'accord". "Ce que les gens me disent, c'est qu'il faut tourner la page", résume le président du collectif des Brevinois attentifs et solidaires. "Mais ma crainte, c'est que l'origine de l'affaire soit passée sous silence", continue celui qui accompagne depuis de longues années les migrants installés dans la commune. "Est-ce qu'on parle pendant ce temps de ces hommes, de ces femmes qui sont menacés par la guerre, par la famine, qui veulent juste être aidés ? La réponse est non."

Quand même, concède-t-il, "il y a des signes qui font au chaud au cœur." Avec la médiatisation du projet de centre d'accueil, l'association observe de nouvelles adhésions. "J'en ai encore reçu une cette semaine, quelqu'un qui nous rejoint juste pour nous soutenir, raconte-t-il, rassuré. Et au lieu de payer le montant de l'adhésion, ces nouveaux nous ont fait des chèques de 20, 30 ou 50 euros. Je suis le premier surpris par ces dons, mais ça prouve qu'on n'est pas seuls."

Philippe Croze, président du collectif des Brevinois attentifs et solidaires, dans les locaux de la Maison des associations, à Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), le 24 mai 2023. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Il n'empêche : ses enfants ont toujours "peur" pour lui. Encore récemment, "ils m'ont dit d'arrêter de m'exposer, ils m'ont rappelé que ma photo circulait sur internet, que je recevais régulièrement des menaces par courrier, énumère-t-il. Très bien, mais je vais continuer à exprimer ce que je pense, à dire ce qui est bon. On va continuer nos actions. On a déjà des idées de fêtes d'ailleurs."

Des vitres du futur centre d'accueil caillassées

Pendant ce temps, entre les pins de l'avenue des Pierres Couchées, tout près de la mer, le chantier du futur Centre d’accueil pour demandeurs d'asile avance. Son ouverture est toujours prévue pour décembre. Mais la surveillance des travaux a été renforcée. Les gendarmes font davantage de rondes et, nouveauté, des agents de sécurité se relaient désormais nuit et jour : il y a quelque temps, plusieurs vitres ont été caillassées et à l'entrée, à droite, un tag "fuck" n'a pas encore été totalement effacé. Personne n'a été interpellé. "Il y a des curieux qui s'arrêtent, font une photo et repartent", observe un vigile. A 400 mètres de là, une riveraine opposée au projet depuis le début l'est toujours, "pour des tas de raisons", explique-t-elle d'un grand geste de la main, avant de refermer la porte.

Le chantier du futur Centre d’accueil pour demandeurs d'asile, à Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), le 24 mai 2023. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Le prochain conseil municipal de Saint-Brevin-les-Pins devrait avoir lieu le 9 juin. L'ambiance risque d'être "sacrément étrange", glisse une conseillère municipale. Selon nos informations, c'est la première adjointe, Dorothée Pacaud, qui devrait prendre les rênes de la ville jusqu'à la fin du mandat. "Ça va être du changement dans la continuité avec l'ancien maire", se risque un élu d'opposition. Sur des sites d'extrême droite, Dorothée Pacaud est elle aussi directement visée. La plus que probable future maire de Saint-Brevin y est, comme Yannick Morez, qualifiée de "dangereuse" et "pro-migrants".

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