Pourquoi la Loire-Atlantique devrait-elle faire partie de la Bretagne ?

Ce redécoupage, défendu par des élus et des associations, n'a pas été retenu dans le cadre du projet de loi de réforme territoriale voté mardi. Mais le droit d'option pourrait permettre au département de tenter sa chance plus tard.

Des partisans du rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne défilent dans les rues de Nantes, le 27 septembre 2014.
Des partisans du rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne défilent dans les rues de Nantes, le 27 septembre 2014. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

C'est probablement le seul département de France où la réforme territoriale a fait descendre autant de personnes dans la rue. Le 27 septembre, entre 13 000 et 30 000 personnes ont défilé dans les rues de Nantes pour réclamer le rattachement du département de Loire-Atlantique à la région Bretagne. Ces manifestants s'étaient déjà mobilisés, dans des proportions moindres, le 19 avril et le 28 juin, aux cris de "Naoned e Breizh !", "Nantes est la Bretagne".

Ils n'ont pas obtenu gain de cause. Mardi 25 novembre, l'Assemblée nationale devrait voter une carte de France à 13 régions, avec la Loire-Atlantique en région Pays de la Loire. Mais les députés vont également modifier le droit d'option, un mécanisme qui devrait permettre, théoriquement, au département de demander plus tard son rattachement à la Bretagne.

Francetv info vous explique pourquoi certains Mariligériens veulent rejoindre la Bretagne.

Parce que le château des ducs de Bretagne est à Nantes

Le château des ducs de Bretagne, qui se trouve à Nantes (Loire-Atlantique), témoigne des liens historiques avec la Bretagne.
Le château des ducs de Bretagne, qui se trouve à Nantes (Loire-Atlantique), témoigne des liens historiques avec la Bretagne. (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)


Ne dites pas "rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne", mais "réunification". Dans la bouche des partisans d'une Bretagne à cinq départements, le découpage actuel est une erreur historique commise par le maréchal Pétain en 1941. La réalité est un peu plus compliquée. De fait, de 851 à la Révolution française, Nantes fait partie de la Bretagne, une entité politique forte. "Jusqu'à la Révolution, la Bretagne est un pays d'Etat comme la Bourgogne ou le Languedoc. C'est-à-dire une province avec des institutions, un parlement, une chambre des comptes", explique à francetv info Dominique Le Page, auteur du livre Nantes en Bretagne ? 1 500 ans d'histoire commune, et chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique.

Le château des ducs de Bretagne est construit à Nantes au début du XIIIe siècle. Anne de Bretagne, future reine de France et figure de la région, y voit le jour. Mais avec la Révolution de 1789, la Bretagne cesse d'exister comme entité administrative. La France est désormais découpée en départements, avec la Loire-Inférieure, future Loire-Atlantique. Le débat régional ne recommence qu'à la fin du XIXe siècle, avec la création de régions militaires et le regroupement de chambres de commerce. A cette époque-là, "Nantes veut jouer sa propre carte et ne se considère pas limitée à la Bretagne. Elle veut un espace à elle", observe Dominique Le Page. 
 
Le découpage des régions françaises n'intervient que plus tard, au début de la seconde guerre mondiale. En 1941, le régime de Vichy nomme des préfets de régions. "Les positions de Pétain étaient assez confuses. Du fait des nécessités de la guerre, il a nommé des préfets et amputé la Bretagne de la Loire-Atlantique", explique Dominique Le Page. Après la guerre, ce choix ne sera pas remis en cause. En 1956, la création des 22 régions administratives françaises entérine cette séparation.

Parce que la Bretagne deviendrait une puissance maritime

 

Le port de Nantes Saint-Nazaire, le 27 avril 2014.
Le port de Nantes Saint-Nazaire, le 27 avril 2014. ( MAXPPP)

La revendication bretonne n'est pas uniquement motivée par un argument historique. Il y a aussi une raison économique. "Avec la Loire-Atlantique, la Bretagne retrouverait la dimension maritime qu’elle avait jusqu’au milieu du XXe siècle, puisque le seul grand port breton, le grand port atlantique, c’est Nantes Saint-Nazaire", avance Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes, rencontré par francetv info lors de la manifestation d'avril

Selon lui, les ports bretons, comme Lorient et Brest, souffrent actuellement de la concurrence de Nantes Saint-Nazaire. Cette concurrence économique ne se limite pas à l'activité portuaire. "Sur les énergies renouvelables, l’éolien offshore, les hydroliennes... il y a énormément de recherches sur lesquelles Nantes et Brest sont plutôt en concurrence, alors que ces villes pourraient gérer cela ensemble"poursuit le chercheur.

Autre argument, la petite taille des Pays de la Loire et de la Bretagne, alors que le nouveau découpage visait précisément à créer des régions plus fortes économiquement et démographiquement. "Si vous voulez faire de la Bretagne une région de dimension européenne, il faut lui redonner la Loire-Atlantique", affirme Romain Pasquier.

Mais l'argument économique est aussi utilisé par les élus opposés à cette réunification. "Il serait absurde de dépecer un territoire comme le nôtre, alors qu'il obtient des résultats remarquables. Nous avons l'un des taux de chômage les plus bas du pays !", argue dans L'Express Jacques Auxiette, président (PS) de la région Pays de la Loire. Comme l'ancien maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, il défendait une autre solution, la fusion Pays de la Loire-Bretagne. "Le rayonnement de Nantes ne se limite pas à la Bretagne : il s'exerce sur l'ensemble de la grande région Bretagne-Pays de la Loire", justifiait l'ancien Premier ministre dans les colonnes de l'hebdomadaire.

Parce que l'opinion publique y est plutôt favorable

Des manifestants défilent pour réclamer la réunification de la Loire-Atlantique avec la Bretagne, le 19 avril 2014 à Nantes (Loire-Atlantique).
Des manifestants défilent pour réclamer la réunification de la Loire-Atlantique avec la Bretagne, le 19 avril 2014 à Nantes (Loire-Atlantique). (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Les pro-rattachement assurent, enfin, que la dynamique est de leur côté. D'abord parce que leur mouvement associatif a gagné en visibilité et en popularité, porté par les débats sur la décentralisation. "Au départ, c'était un mouvement traditionaliste. Mais il s'est beaucoup élargi, politiquement et culturellement", observe Dominique Le Page. "Il y a un mouvement culturel très puissant, tout cela fait un vivier de militants potentiels", ajoute Romain Pasquier. 

Les pro-rattachement estiment, ensuite, que l'opinion publique est de leur côté. "Des sondages montrent depuis des années que les habitants de la Bretagne administrative et de la Loire-Atlantique veulent le rattachement", assure à francetv info Jonathan Guillaume, porte-parole du collectif 44=Breizh. Si les sondages contradictoires se sont succédé pendant des années (voir la liste les rassemblant de 1986 à 2009 ici), de récentes enquêtes ont montré cette année que la Bretagne à cinq départements séduit : 57% des Bretons et 63% des habitants de Loire-Atlantique y sont favorables, selon un sondage LH2 de mars. Les chiffres vont même jusqu'à 77% des Bretons et 70% des Ligériens, selon un autre sondage LH2 réalisé en juillet, relayé par Presse Océan.

Difficile toutefois de tirer trop d'enseignements de ces sondages, car ils ont été réalisés sur des échantillons restreints (103 habitants de Loire-Atlantique dans l'enquête LH2 de mars). Et les manifestations nantaises de cette année comptaient de nombreux habitants de "Bretagne administrative". "Ce retour des sentiments identitaires m'inquiète", lançait Jacques Auxiette dans L'Express, pointant le risque de repli communautairePour départager les deux camps, "le meilleur baromètre serait un référendum. Ce serait le fin mot de l'histoire", reconnaît Romain Pasquier.

Une telle consultation n'est pas à l'ordre du jour. Le droit d'option, qui permet à un département de quitter une région, a bien été modifié par la réforme territoriale. Mais il reste difficilement applicable puisqu'il faut recueillir une majorité des 3/5es au conseil général du département, ainsi qu'aux conseils régionaux des régions de départ et d'accueil. "Tant que la région de départ a son mot à dire, on ne pourra pas y arriver. L'attitude des responsables des Pays de la Loire est de défendre l'intégrité de leur région", se désole Jonathan Guillaume. Mais le militant ne s'avoue pas vaincu. Avec le collectif Dibab, 44=Breizh organise dès la fin novembre une série de votations dans les communes de Loire-Atlantique. Objectif : faire pression sur les élus dans la perspective des régionales de 2015.