François Hollande a-t-il tué le PS ?

Après un mandat comme président, François Hollande laisse une gauche éparpillée, traversée par des lignes de fracture profondes, et qui n'est plus dominée par le PS.

Des unes de journaux, le 2 décembre 2016, au lendemain de l\'annonce du renoncement de François Hollande à briguer un second mandat.
Des unes de journaux, le 2 décembre 2016, au lendemain de l'annonce du renoncement de François Hollande à briguer un second mandat. (OLIVIER MORIN / AFP)

Rarement la gauche a abordé une campagne présidentielle avec la crainte de ne pas accéder au second tour. Après un mandat comme président, François Hollande laisse une gauche éparpillée, traversée par des lignes de fracture profondes. Le Parti socialiste, autrefois hégémonique et garant de la capacité de la gauche à remporter des combats électoraux, a perdu une grande partie de son influence.

Un parti affaibli comme jamais

A quoi va servir la primaire de la Belle Alliance populaire, qui se déroulera les 22 et 29 janvier ? Pensée comme un moyen de rassembler la gauche, elle risque de ne présenter qu'un intérêt limité. Recroquevillé sur le seul Parti socialiste et quelques micro-partis vassaux, cet exercice démocratique n'est pas en mesure de mettre la gauche en ordre de bataille puisque le candidat qui en sortira vainqueur, quel qu'il soit, devra faire face, au premier tour de la présidentielle, aux candidatures de Jean-Luc Mélenchon et d'Emmanuel Macron, ainsi qu'à celle de l'écologiste Yannick Jadot.

A un peu plus de quatre mois de l'élection présidentielle, les enquêtes d'opinion se suivent et se ressemblent. Aucun candidat estampillé PS ne parvient à s'extirper de la zone des 10% d'intentions de vote. Pire, quel que soit son nom, le représentant socialiste ne pointe pour l'instant qu'en cinquième position, devancé par François Fillon, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron.

En cinq ans, l'impopularité chronique du président de la République a dilapidé une bonne partie du potentiel électoral du Parti socialiste, qui a perdu toutes les élections intermédiaires (municipales, européennes, sénatoriales, départementales, régionales et 18 législatives partielles sur 22) et vu fondre son nombre d'élus. Des déconvenues électorales telles que le PS se retrouve rayé de la carte dans plusieurs territoires, comme le Haut-Rhin ou le Var.

Côté adhésions, le bilan est tout aussi catastrophique. Fort de 280 000 militants en 2006, et de plus de 170 000 en 2012, le parti n'en compte désormais plus que 120 000. Et seulement 42 300 seraient à jour de cotisation, affirme Le Canard enchaîné. En cas de défaites en 2017, à la présidentielle et aux législatives, le parti serait de nouveau soumis à de très fortes turbulences, et la question de sa survie se poserait plus que jamais.

Une synthèse qui n'a pas résisté à l'épreuve du pouvoir

C'est l'un des traits qui le caractérisent le plus : pendant onze ans à la tête du Parti socialiste (entre 1997 et 2008), François Hollande fut l'homme de la synthèse. Celui qui, les soirs de congrès, parvenait toujours à faire accepter, au forceps, un compromis entre les différentes sensibilités du parti. Une stratégie qui a montré son efficacité pour maintenir une cohésion, faire vivre l'esprit militant, mais pas pour trancher dans le vif des débats permanents sur l'Europe, l'économie de marché, le nucléaire… Autant de sujets sur lesquels la gauche, au pouvoir à partir de 2012, va se déchirer.

Lors de la primaire socialiste de 2011, Martine Aubry avait fustigé les errances programmatiques de son rival avec une formule qui a fait date : "Quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup." Désigné candidat, François Hollande n'avait pu s'empêcher, une fois de plus, de vouloir contenter tout le monde, promettant le sérieux budgétaire tout en vilipendant "le monde de la finance".

Arrivée au pouvoir, la gauche, qui n'a pas réglé ces questions existentielles, se retrouve vite confrontée à la réalité de l'action. Première fausse note : l'échec de la renégociation, pourtant promise, du traité budgétaire européen imposant des règles d'austérité. Très vite, les couacs s'accumulent et démontrent la cohabitation de plusieurs lignes politiques au sein du gouvernement. La réaction de l'exécutif face à la fermeture de l'usine ArcelorMittal de Florange en est l'exemple le plus marquant : François Hollande s'oppose à la nationalisation des hauts fourneaux prônée par Arnaud Montebourg. Rien d'étonnant pourtant, puisque la ligne défendue par le ministre du Redressement productif était connue depuis la primaire de 2011.

La synthèse hollandaise vole en éclats. Sur chaque texte ou presque, les frondeurs de l'aile gauche du parti font entendre leur voix discordante à l'Assemblée nationale. L'arrivée de Manuel Valls à Matignon, en 2014, achève de mettre la majorité à feu et à sang. La clarification politique, qui aurait dû être discutée avant l'élection de 2012, roule à marche forcée, sans possibilité de débat.

"Ce parti a-t-il un avenir tel qu’il est aujourd’hui ?" s'interroge le politologue Gérard Grunberg dans une tribune au Monde. "Pourrait-il, demain, demeurer un parti de gouvernement crédible, tout en conservant cette ambiguïté originelle, jadis fondatrice mais aujourd’hui destructrice, qui fait cohabiter en son sein la volonté de gouverner dans l’environnement qui est le nôtre avec une idéologie antilibérale ?"

Des erreurs stratégiques qui ont affaibli son camp

François Hollande a commis une erreur politique majeure lorsqu'il a été désigné à l'issue de la primaire en 2011. Fort de sa large victoire, il se désintéresse du Parti socialiste, dont il laisse les clés à l'équipe en place. C'est donc sa rivale à la primaire, Martine Aubry, qui continue, malgré sa défaite, de diriger le parti. A ce titre, elle supervise les négociations sur l'accord de mandature signé entre le PS et les Verts en échange de circonscriptions législatives dévolues aux écologistes. Un texte auquel François Hollande ne s'estime pas lié. Avant même la présidentielle, le ver est dans le fruit.

Dans sa pratique du pouvoir, François Hollande ne s'est pas appuyé sur le parti pour construire ses réformes, ni pour en assurer le service après-vente. A l'issue du congrès de Toulouse en 2012, la nomination d'Harlem Désir, jugé trop lisse, au poste de premier secrétaire du PS, est révélatrice de la mise sur la touche de l'appareil, qui n'a plus voix au chapitre. Le parti était inaudible, il n'est désormais plus écouté.

Mais la plus grande faute de François Hollande fut de sous-estimer la crise économique. En arrivant à l'Elysée, le nouveau président espérait opérer en deux temps : dans une première partie de mandat, accomplir des réformes et rétablir les déficits. Puis, espérant un retour de la croissance, redistribuer les fruits de la reprise dans les dernières années de son quinquennat. Mais les résultats sont arrivés trop tardivement, incitant l'exécutif à persister dans sa ligne libérale. A coups de 49-3 ravageurs, le gouvernement impose sa loi Travail pendant que les syndicats défilent dans la rue. A l'Assemblée, les frondeurs du PS mêlent leurs signatures à celles des communistes pour déposer, en vain, une motion de censure.

Quelques mois plus tôt, le groupe socialiste s'était déjà gravement divisé à l'occasion du débat sur la déchéance de nationalité. "Je pensais qu’elle pouvait nous unir, alors qu’elle nous a divisés", a d'ailleurs regretté François Hollande dans son allocution du 1er décembre.

Une social-démocratie en difficulté dans toute l'Europe

S'il porte une lourde responsabilité dans l'échec de la gauche au pouvoir, François Hollande ne saurait être accusé de tous les maux. Finalement, le Parti socialiste vit peu ou prou les mêmes déconvenues que ses voisins européens. "Dans la période actuelle, il est difficile pour la social-démocratie européenne de mettre en œuvre des politiques qui soient à la fois efficaces dans la mondialisation et redistributives", observe l'historien du PS Alain Bergounioux, interrogé par franceinfo.

Ejectés du pouvoir en 2010 au Royaume-Uni, en 2011 en Espagne, marginalisés en Europe de l'Est, les sociaux-démocrates vivent des heures difficiles en Europe, comme en témoigne la démission, lundi, du président du conseil italien Matteo Renzi après l'échec de son référendum constitutionnel.

Dans Libération, Fabien Escalona, enseignant à Sciences-Po Lyon, explique : "Les sociaux-démocrates font face à une contradiction majeure. Ils assument de jouer le jeu de la mondialisation néolibérale et prétendent en retirer les bénéfices pour mener des politiques de réparation sociale. Or, cet ordre produit des inégalités."

Une gauche qui saute dans l'inconnu

Dans quel état la gauche et le PS ressortiront-ils des échéances de 2017 ? Observant d'ores et déjà que le PS "a perdu sa position dominante à gauche", le politologue Gérard Grunberg, animateur du think tank Telos, estime qu'il ne pourra, après les élections, "pas être l’organisation autour de laquelle une recomposition politique et partisane, quelle qu’elle soit, pourra être réalisée".

"La gauche en France a toujours été divisée", nuance Alain Bergounioux. "Même en 1981, François Mitterrand a gagné dans un contexte de forte concurrence entre les socialistes et les communistes", note-t-il. Pour lui, le PS doit assumer "d'accueillir en son sein une certaine diversité" d'opinions.

Tout dépendra en fait du résultat de l'élection présidentielle. Si son candidat est dépassé par Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, le PS sera soumis à des forces centrifuges qui pourraient causer son éclatement. Avec d'un côté une gauche réformiste qui mordrait au centre et, de l'autre, une gauche contestataire. Bref, un PS pris en étau entre deux gauches "irréconciliables", selon le terme employé début 2016 par Manuel Valls.

Dans ce cas, la gauche serait-elle condamnée à rester de longues années dans l'opposition ? "Avec les institutions de la Ve République et le scrutin majoritaire à deux tours, c'est effectivement le risque pour une gauche morcelée", souligne le politologue Laurent Bouvet, interrogé par franceinfo. Les six prochains mois seront cruciaux pour l'avenir de la gauche. François Hollande a expliqué avoir renoncé à briguer un second mandat par souci de ne pas "se résoudre à la dispersion de la gauche, à son éclatement". Une prise de conscience qui arrive peut-être trop tard.