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"L'héritage de Michel Rocard, c'est une méthode : le pragmatisme"

Jean-Marie Cavada était l'ami de l'ancien Premier ministre, mort samedi 2 juillet. Interview. 

Article rédigé par Hervé Brusini - Propos recueills par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min
Michel Rocard, dans son bureau à Paris, le 22 décembre 2010.  (JOËL SAGET / AFP)

Homme de télévision, journaliste, puis parlementaire européen, Jean-Marie Cavada comptait parmi les amis de Michel Rocard, mort samedi 2 juillet. Pour Francetv Info, son témoignage révèle la personnalité multiple de l'ancien membre du PSU. Le Rocard en opposition à son père grand scientifique, le Rocard pragmatique, le Rocard amateur des moments de bonheur. Une machine à penser en mouvement permanent... Interview.

Francetv info : Comment vous êtes vous rencontrés ?

Jean-Marie Cavada : La première fois, c’était en 1975. J’étais à l’époque journaliste et je préparais pour Antenne 2 une émission intitulée C’est à dire. Michel Rocard était le grand témoin d’un numéro de cette série. Ce jour là, la question du travail manuel constituait la thématique la plus débattue dans la société française. Au début de l’émission, je lui pose la question : "êtes-vous favorable au développement du travail manuel, à une meilleure considération des diplômes ?"

Il me répond par l’affirmative, et là-dessus survient une petite surprise que nous lui avions réservée. Un rideau s’ouvre et on découvre un établi avec une planche, une équerre, un crayon et une scie. Il s’agissait de montrer si l’invité était capable de scier un morceau de bois à angle droit. Ce que j’ignorais, c’est que son père, le grand physicien Yves Rocard, l’avait obligé à subvenir par ses propres moyens au paiement de ses études à Sciences Po. Le père aurait préféré que Michel devienne polytechnicien, alors il avait pris son fils dans un atelier de l'école normale supérieure pour qu'il y prépare un diplôme d’ajusteur ou de tourneur sur bois ou métaux. Donc, il nous a fait une planche absolument impeccable.

Par la suite nous nous sommes vus à plusieurs reprises et nous sommes devenus très amis lorsque je suis devenu parlementaire européen à partir de 2004. Là, il m’a donné des conseils très précieux. En particulier, sur la façon d’organiser des rapports de force pour constituer une puissance politique, faire passer une idée, faire voter un amendement.

Au quotidien, il est souvent décrit comme quelqu’un qui est en hyper fonctionnement permanent, toujours occupé par la pensée… Connaissait-il aussi des moments de relâchement ?

J’ai connu trois Rocard. Le premier, qui était en effet le plus fascinant, faisait tourner ses neurones à toute vitesse et tout le temps. Une très grande culture politique au sens d’une connaissance du monde, des mondes pour en tirer sans cesse le meilleur. C’est le Rocard "moteur surpuissant".

Il en existe un autre, celui de l’action, qui est peu connu. C’est l’homme qui a toujours choisi "a voie médiane des extrêmes". C’est à dire que pour lui, le moyen pour arriver quelque part n’était pas la ligne droite. C'était parfaitement contraire à la culture de son père avec qui il était en opposition forte. Michel avançait pas à pas en contournant les obstacles. Il avait une phrase assez drôle : "on n’a jamais vu l’empreinte d’un front sur un mur, on a toujours vu l’empreinte d’un mur sur un front."

Le troisième Rocard est le bon vivant, le joyeux. Un homme plein d’humour, de jouissance, et perpétuellement à la recherche de petits moments de bonheur. Sans que je sache si, pour l’essentiel de sa vie, il était très doué pour le bonheur ou pas. Sa quête de joie lors de son dernier anniversaire était magnifique. Je crois que Michel Rocard a été traversé par une sorte de sentiment d'un destin inaccompli. Il y avait de la colère, de la peine mais aussi ces moments de bonheur qu’il savait se fabriquer.

A vos yeux, peut on parler d’un héritage Rocard ? Qui incarne une continuité de sa vision politique ?

Il y a certainement dans la forme, peut-être plus que dans le fond, un héritage rocardien qui est une méthode pragmatique. Cela commence avec Christian Blanc, l’homme de la négociation en Nouvelle Calédonie en 1988 - Rocard était alors premier ministre. On le retrouve aujourd’hui chez Valls ou chez Macron, dans le syndicalisme de la CFDT aussi… N’oublions pas que tous sont peu ou prou des "mendésistes" pragmatiques.

Sur le fond, l’essentiel de l’héritage de Michel Rocard est l’interview qu’il a accordée au Point il y a trois semaines, juste avant son hospitalisation. C’est quand il évoque les relations sociales que je le trouve le plus moderne. Il s’interroge sur la nécessité d’organiser des relations qui pèsent réellement sur l’éternel combat que se livrent le capital et le salariat. Rocard y recherche la mise place d’une sorte de co-construction de prospérité moderne. C’est très certainement le domaine où l’on verra s’épanouir des gens dans sa lignée. Cest d’ailleurs à mes yeux la voie politique dont nous et l’Europe avons besoin.

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