Enquête franceinfo Des soupçons d’emplois fantômes auprès de Laurent Wauquiez au conseil régional Auvergne-Rhone-Alpes

Laurent Wauquiez a été alerté par les services administratifs du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes sur la possible existence d’un “emploi fictif” au sein du personnel. La cellule investigation de Radio France a recensé trois autres emplois qui posent question.
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Laurent Wauquiez, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, lors d'une conférence de presse le 27 juin 2021 à Lyon. (ROBERT DEYRAIL / GAMMA-RAPHO)

La gêne est perceptible au standard de la région Auvergne-Rhône-Alpes lorsque l'on demande à parler à Nawel G. "Je vous aurais bien passé quelqu'un, mais je ne sais même pas avec qui elle travaille", nous répond-on. A-t-elle un secrétariat ? "Non, elle n'en a pas. Il est écrit qu'elle est responsable de coordination, mais ça ne me donne pas son service." Nous avons questionné plusieurs élus et membres du conseil régional. Le nom de Nawel G. ne leur dit rien non plus. Elle occupe pourtant ce poste depuis 2019. Selon nos informations, son contrat court jusqu'en 2025 et son salaire mensuel net est de 5 080 euros.

"Nous sommes proches de l'emploi fictif"

Sur sa page LinkedIn, il est indiqué que Nawel G. est "déléguée régionale à Paris" de la région Auvergne-Rhône-Alpes. La région lui loue effectivement un bureau quai de Grenelle, au siège de Régions de France (RDF, anciennement Association des régions de France) pour un loyer annuel de 12 500 euros. Un salarié de Régions de France nous confirme l'avoir croisée à plusieurs reprises mais "a du mal à cerner ses fonctions exactes". Alors que fait-elle là-bas ? Sur cette même page, elle dit s'occuper "de la coordination régionale pour la réalisation des priorités du mandat" et du "suivi actif de l'exécutif pour l'élaboration de politiques régionales cohérentes".

À la région Auvergne-Rhône-Alpes, on en doute pourtant fortement. Selon les informations de la cellule investigation de Radio France, les services administratifs du conseil régional se sont étonnés en avril dernier, auprès du président Laurent Wauquiez, de l'existence de ce poste qui "ne figurait dans aucun organigramme". D'après un document écrit par les services, ce poste n'aurait "pas d'utilité, ni de contenu" et pourrait s'apparenter à "un emploi fictif".

Siège du conseil régional de la région Auvergne-Rhône-Alpes, le 14 octobre 2022 à Lyon. (VINCENT ISORE / IP3 / MAXPPP)

Alerté, Laurent Wauquiez a d'abord maintenu Nawel G. à son poste. Elle a même fait son apparition au printemps 2023 dans l'organigramme de la région... avant d'en être retirée l'été dernier. Selon nos informations, la presque quadragénaire a été convoquée à un entretien préalable en vue d'un licenciement le 6 septembre. Si elle fait encore partie des effectifs, son départ semble avoir été acté car, selon une source interne à la région, la situation devenait "intenable".

Une simple recherche en ligne montre en effet que Nawel G. dirigeait jusque récemment une agence de conseil en relations publiques et communication dans le 15e arrondissement de Paris, en tant qu'entrepreneure individuelle. Agence créée en octobre 2015 et fermée en avril 2023, au moment où les services du conseil régional s'interrogeaient sur le contenu de son poste dans l'institution.

En soi, un cumul d'activité n'est pas illégal. Mais une source syndicale nous précise qu'il faut en demander l'autorisation préalable à son employeur principal, en l'occurrence le conseil régional. En outre, le temps consacré à cette activité annexe ne doit pas dépasser 15% d'un temps plein, soit 22 heures par mois. Or selon nos informations, les services administratifs de la région n'ont pas eu connaissance d'une demande d'autorisation pour ce cumul d'activités. "Cela ne figure pas dans son dossier", nous dit-on. À la région, certains s'interrogent sur son rôle exact. "Elle gérait une agence de relations publiques et elle a participé au Sarkothon il y a dix ans. Cela fait beaucoup d'indices", lâche un membre d'un groupe d'opposition.

En 2012, l’UMP avait récolté suffisamment d’argent pour rembourser les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy invalidés par la CNCCFP. (OLIVIER CORSAN / LE PARISIEN / MAXPPP)

Sur sa page LinkedIn, Nawel G. indique avoir été "responsable marketing et fundraising" de LR entre 2012 et 2017. À ce titre, elle a notamment participé au "Sarkothon", la souscription nationale extraordinaire de l'été 2013 qui a permis à Nicolas Sarkozy de rembourser ses dettes, après l'invalidation de ses comptes de campagne pour la présidentielle de 2012. Onze millions d'euros avaient été collectés en un temps record grâce aux militants de ce qui était alors l'UMP. Nawel G. précise par ailleurs, sur cette même page, avoir œuvré à la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2012.

A-t-elle été recrutée pour faire de même avec Laurent Wauquiez dans la perspective de la présidentielle 2027 ? L'intéressée dément formellement. "Il n'y a pas de pré-campagne présidentielle en cours", nous répond-elle. Nawel G. indique pouvoir "fournir tous les documents qui attestent de [s]on travail" à la région. "Je ne peux pas croire que je ne figure pas dans l'organigramme", écrit-elle. Elle précise également que son entreprise de conseil n'était "pas une agence à proprement parler" et qu'il s'agissait d'une "activité très accessoire".

Un rôle "ambigu" ?

Le cas de trois autres salariés de la région pose aussi question. Eux figurent bien dans l'organigramme régional. Tous trois sont conseillers au sein du cabinet de Laurent Wauquiez, qui compte au total 16 collaborateurs. Il s'agit d'Arnaud B., Roch d. B et Charlotte V.

Arnaud B., 48 ans, est le plus connu de tous. Décrit comme "l'éminence grise", voire le "spin doctor" de Laurent Wauquiez par les journalistes politiques nationaux que nous avons interrogés, il l'a suivi dans toutes ses fonctions depuis 2007, qu'elles soient ministérielles, à la tête du parti LR et à la région Auvergne-Rhône-Alpes. À la région, il occupe depuis octobre 2019 le poste de conseiller spécial au sein du cabinet. Sa rémunération mensuelle se situerait aux alentours de 10 000 euros brut mensuels, selon une source interne. Arnaud B. dispose d'un bureau attitré, le 5-040, au 5e étage de l'hôtel de région à Lyon. Mais d'après un élu rhodanien proche de Laurent Wauquiez, il vit en fait "à Bordeaux avec sa famille" et "travaillerait à Paris". Une source administrative de la région nous précise : "Arnaud B. travaille rue de Solférino à Paris." Au numéro 4, précisément, pas loin de l'Assemblée nationale et des ministères.

À cette adresse, la région Auvergne-Rhône-Alpes loue des bureaux de 295 m². Selon un rapport de la chambre régionale des comptes de 2019, le loyer est de 320 000 euros par an. La région sous-loue ces locaux à l'agence Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises (Arae), une association chargée depuis 2017 du développement économique de la région. C'est donc Arae qui les occupe officiellement. Une plaque à l'entrée en atteste. Mais entre la région et l'agence, les liens sont très étroits. Arae est entièrement financée par le conseil régional à hauteur de 14 millions d'euros chaque année. Laurent Wauquiez et des élus de la majorité siègent à son conseil de surveillance. Dans une enquête publiée en avril dernier, nos confrères du journal Le Monde (article réservé aux abonnés) indiquaient que la forme associative de l'agence la soustrayait au contrôle des élus régionaux, notamment ceux de l'opposition. Pas de comptes-rendus publics, pas de délibérations sur ses activités. Ce qui se passe au 4, rue de Solférino fait donc l'objet de multiples questionnements. La cellule investigation de Radio France a pu se procurer le plan de ces bureaux et connaître ainsi l'identité d'une partie de ses occupants.

Plan des bureaux situés au 4, rue de Solférino à Paris et loués par l'agence Auvergne-Rhône-Alpes entreprises. (REPRODUCTION NICOLAS DEWIT / RADIO FRANCE)

Arnaud B. y occupe un bureau mitoyen à celui de Laurent Wauquiez : le bureau "Sancy" (du nom d'un sommet auvergnat). Qu'un collaborateur rémunéré par le conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes travaille depuis Paris ne pose en soi pas de problème, s'il traite de problématiques locales. Mais "il se dit de plus en plus parmi les élus qu'il y a une ambiguïté", nous confie un parlementaire Les Républicains (LR) de la région. Un haut fonctionnaire affirme lui, qu'Arnaud B. "ne s'occupe que de politique nationale. Les dossiers locaux, ce n'est pas son affaire". Les journalistes parisiens qui couvrent la droite au niveau national expliquent qu'Arnaud B. est leur "interlocuteur naturel" et même "incontournable" pour parler de, et à Laurent Wauquiez.

Interrogé pour savoir quel est son rôle exact à la région, Arnaud B. confirme qu'il est "en tant que collaborateur du président de Région, régulièrement contacté par des médias nationaux" mais, ajoute-t-il, "pas uniquement". Son rôle ? "Je m'efforce de répondre aux journalistes sur tout type d'interrogations ou de demandes concernant le Président de Région", explique-t-il.

La mystérieuse Charlotte V.

Toujours au 4, rue de Solférino à Paris, se trouve le bureau d'une autre collaboratrice de Laurent Wauquiez : Charlotte V., 27 ans. Elle occupe la pièce "Puy-De-Dôme". D'après l'organigramme de la région Auvergne-Rhône-Alpes, elle est devenue conseillère technique il y a un an, après un court passage au service d'action territoriale de la région en septembre 2022. À ce titre, elle perçoit aux alentours de 4 000 euros brut mensuels, selon une source interne.

Étonnamment, la jeune femme ne fait pas état de ce poste en Auvergne-Rhône-Alpes sur sa page LinkedIn. On y apprend en revanche qu'elle est adjointe au maire de Nemours (Seine-et-Marne) et vice-présidente des Jeunes Républicains au niveau national. À Nemours, Charlotte V. est bien connue de la population. Elle s'occupe du portefeuille de la démocratie locale, du cadre de vie et de la communication. C'est aussi la fille de la maire de Nemours, Valérie Lacroute, ancienne députée LR. Techniquement, d'après des élus locaux seine-et-marnais, un poste d'adjoint à Nemours n'est pas incompatible avec un poste de collaboratrice de cabinet, même à 400 kilomètres de là. Tous les adjoints ont un travail en sus de leur fonction municipale, nous dit-on.

Sauf qu'à Lyon, personne "n'a entendu parler" de Charlotte V. Ni les élus que nous avons interrogés, ni le personnel administratif, même parmi les plus anciens. Un haut fonctionnaire de la région croit savoir qu'elle "fait des fiches pour après", à savoir 2027, année de la prochaine élection présidentielle pour laquelle Laurent Wauquiez est le candidat pressenti chez Les Républicains. Interrogée, la jeune femme se défend. "Contractuellement, ma résidence administrative est à Paris, nous écrit-elle. J'assure l'organisation et le lien avec les institutions et les personnalités dans le cadre du mandat de Laurent Wauquiez."

Un agenda de candidat

Le cas de Roch d. B., 34 ans, est plus mystérieux encore. D'après l'organigramme de la région, il est directeur adjoint de cabinet depuis janvier 2023. À ce titre, selon une source interne, il perçoit environ 8 000 euros brut par mois. À Lyon, son bureau attitré est le 5-047. Sauf que là encore, personne ne le connaît ni le croise au conseil régional, même parmi des élus de la majorité LR. Un petit tour sur son profil LinkedIn nous apprend qu'il a été stagiaire au cabinet de Laurent Wauquiez lorsque ce dernier était ministre de l'Enseignement supérieur en 2011. Roch d. B. a ensuite occupé un poste de conseiller technique lors du premier mandat de son mentor à la région (2016-2018), puis de directeur adjoint chargé des études au sein du parti Les Républicains (de 2018 à début 2023). En janvier 2023, il fait son retour dans les effectifs du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes. Selon une source haut placée au conseil régional, il est le "troisième de la bande" à occuper les bureaux de la rue de Solférino avec "en ligne de mire 2027".

Contacté, Roch d. B. affirme au contraire occuper un emploi en lien avec la région. "J'ai en charge la supervision du travail des conseillers techniques [...] et la préparation de prises de parole de Laurent Wauquiez", nous explique-t-il.

 

Quoi qu'il en soit, avec trois collaborateurs et une déléguée (Nawel G.) basée à Paris, Laurent Wauquiez dispose d'une solide équipe parisienne. Lui-même est d'ailleurs souvent présent dans la capitale. Selon son agenda du printemps 2023 que nous avons pu consulter, le patron d'Auvergne-Rhône-Alpes séjourne dans sa région un à deux jours par semaine, au maximum trois. Le reste du temps, il est essentiellement à Paris ou en déplacement, en dehors de sa région ou à l'étranger (en Arménie du 28 au 31 mars 2023 par exemple).

À Paris, toujours d'après son emploi du temps du printemps dernier, il déjeune avec des chefs d'entreprises : Arnaud Lagardère, Éric Trappier (PDG de Dassault Aviation, avec lequel il a signé une convention de partenariat sur la formation professionnelle, l'apprentissage et l'innovation). Il rencontre aussi de nombreux journalistes (Le Point, France Inter, BFM, le Front Populaire...), des élus LR, des politologues (Gilles Kepel, Pierre-André Taguieff) et des personnalités situées très à droite (Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d'Elf aujourd'hui membre du comité stratégique du média Livre Noir ; l'abbé Grimaud, le prêtre traditionnaliste proche de Vincent Bolloré). Cela peut s'apparenter à l'emploi du temps d'un candidat en pré-campagne et moins concentré sur sa région qu'il ne l'affirme publiquement. Dans la réponse qu'il nous a adressée, le cabinet de Laurent Wauquiez explique que "le travail d'un président de région passe évidemment par une présence sur le terrain dans la région, qui est très vaste, et également par des rendez-vous, notamment à Paris". Et il précise : "La résidence officielle du président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes est située au Puy-en-Velay."

Selon un document interne au conseil régional que nous avons pu consulter, son adresse officielle se trouve pourtant rue Vaneau, dans le 7e arrondissement de Paris depuis le 1er juillet 2021. Quant aux quatre collaborateurs basés à Paris, le cabinet de Laurent Wauquiez nous précise qu'"à la Région comme dans toute organisation, le télétravail s'est considérablement développé ces dernières années". Selon nos informations au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, le recours au télétravail est plafonné à deux jours par semaine, comme l'indique l'annexe 4 du protocole du temps de travail.

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