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Jérôme Fourquet, directeur à l'Ifop : "un duel Le Pen-Bayrou paraît, aujourd'hui, assez peu probable"

Jérôme Fourquet, directeur à l'Ifop, indique que le scénario "le plus probable demeure un second tour Sarkozy-Hollande". S'il n'exclut pas la qualification de Mme Le Pen ou de M. Bayrou, il ne retient pas l'hypothèse d'un tel duel de "challengers".
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Jérôme Fourquet, directeur à l'IFOP (DR)

Jérôme Fourquet, directeur à l'Ifop, indique que le scénario "le plus probable demeure un second tour Sarkozy-Hollande". S'il n'exclut pas la qualification de Mme Le Pen ou de M. Bayrou, il ne retient pas l'hypothèse d'un tel duel de "challengers".

Nestor : La diffusion à jet continu de sondages et d'enquêtes ne risque-t-elle pas de préparer, voire formater, l'opinion publique ?

Jérome Fourquet : Il s'agit d'une critique récurrente vis-à-vis des sondages qui, pour autant, n'est pas fondée historiquement. La preuve en est que des "surprises" se produisent régulièrement et que nos sondages mesurent des dynamiques de campagne qui n'étaient pas forcément attendues.

On peut reprendre l'exemple de François Bayrou en 2007, qui est parti de très bas pour arriver aux portes du second tour. Inversement, toujours en 2007, Jean-Marie Le Pen, que certains voyaient très haut, avait été donné relativement tôt comme étant en difficulté.

curieux : Les résultats des sondages influent-ils sur le positionnement idéologique des candidats ? Par exemple, Hollande, en fonction des sondages, joue-t-il la gauche ou le centre ? Sarkozy cible-t-il le centre ou l'extrême-droite ?

Les états-majors politiques scrutent bien évidemment les résultats des enquêtes et, pour certains d'entre eux, adaptent leur stratégie de campagne en fonction de certains résultats ou tendances.

Pour autant, tous ne font pas campagne les yeux rivés sur les enquêtes. On se souvient par exemple de François Mitterrand, qui avait pris position en faveur de l'abolition de la peine de mort, alors que les sondages indiquaient très clairement qu'une large majorité de Français y étaient opposés.

Plus proche de nous, il semble bien que Nicolas Sarkozy souhaite mettre en place une forme de TVA sociale alors que, là aussi, les sondages sont unanimes pour indiquer que près de deux tiers des Français seraient hostiles à cette mesure.

Roger Federer : Les sondages qui rassemblent 1 000 ou 1 500 personnes sont-ils fiables ? D'après les sondeurs, oui, d'après les politiques non. Eclairez-moi !

Les sondages sont effectivement la plupart du temps réalisés auprès d'échantillons de 1 000 personnes. Cette taille correspond à un bon arbitrage entre le coût de réalisation et le degré de fiabilité de l'enquête.

Toutefois, quand les budgets le permettent, nous réalisons des sondages sur des échantillons plus importants, notamment en période électorale. Mais les sondages classiques sur 1 000 personnes ont donné de bons résultats lors des consultations précédentes.

Il est classique que certains candidats crédités de faibles scores remettent en cause la fiabilité de nos outils. Sans citer personne, vous pouvez vous reporter aux déclarations évolutives de certaines personnalités politiques concernant les sondages, au gré de leur fortune électorale fluctuante. Cela fait partie du jeu et nous l'acceptons.

LouiseJ : Vous parlez de prix. Combien coûte un sondage ?

Tout dépend de quoi nous parlons. S'il s'agit d'intentions de vote, le prix peut varier entre 3 000 et 5 000 ou 6 000 euros, en fonction de la taille de l'échantillon et de la méthodologie (recueil par téléphone, Internet ou face-à-face).

CMPunk : Quelles méthodes sont utilisées pour effectuer les sondages d'opinion politique ?

On distingue habituellement trois principaux modes de recueil : l'enquête en face-à-face, l'enquête par téléphone et, de plus en plus, l'enquête via Internet.

ZachR : Quel est le degré de fiabilité des sondages par rapport au un résultat réel ?

Selon la formule consacrée, les résultats de nos sondages d'intentions de vote correspondent à une photographie de l'état de l'opinion au moment où nous réalisons l'enquête.

Ils ne sont en aucun cas prédictifs des résultats finaux, qui, en l'espèce, ne seront connus que dans trois mois. L'objet des enquêtes, notamment régulières, est justement de mesurer les évolutions et les dynamiques de campagne. Quel est l'impact sur les scores des candidats de tel ou tel événement, de telle ou telle annonce ou prise de position ?

Therock : Y a-t-il toujours eu des sondages lors de l'élection présidentielle en France ?

Lors de la première élection au suffrage universel direct sous la Ve République, en 1965, l'Ifop et la Sofres réalisèrent des enquêtes d'intentions de vote. Depuis, il y en a toujours eu, et, pour la petite histoire, l'Ifop, à l'époque, avait annoncé dans ses enquêtes la mise en ballottage du général de Gaulle, scénario qui n'avait pas été anticipé à l'époque par les états-majors et les commentateurs.

Mathieu : Pourquoi ne publiez-vous pas vos redressements ou vos données brutes ? Cela ne se fait-il, dans d'autres pays (Etats-Unis, Grande-Bretagne) ?

Nous avons pris le parti de ne livrer que le produit fini par souci de clarté et de bonne compréhension. Néanmoins, notre travail est rigoureusement contrôlé par la Commission des sondages, qui valide et ausculte toutes nos publications et a accès à toutes les données brutes.

Julien : Pourquoi réajuste-t-on les sondages ?

Vous faites référence à ce que nous appelons le redressement. Pour bien comprendre, il faut savoir que dans nos enquêtes, nous interrogeons les Français sur leurs intentions de vote pour le prochain scrutin, mais nous leur demandons parallèlement de nous indiquer pour quel candidat ou formation politique ils ont voté lors des précédents scrutins.

On constate souvent des écarts entre ce que notre échantillon nous indique concernant ces votes antérieurs et les chiffres réellement observés lors de ces scrutins.

De façon à disposer d'un échantillon représentatif en termes politiques, nous intégrons donc informatiquement des correctifs pour faire correspondre ces déclarations avec les votes antérieurs.

Ces correctifs sont du coup également appliqués aux déclarations que notre échantillon fait concernant ses intentions de vote.

Julien : Quelle différence y a-t-il entre un sondage fait par un institut et un sondage réalisé sur internet ?

Les instituts de sondage réalisent depuis quelques années des enquêtes via Internet. Ces enquêtes diffèrent très nettement des questions auxquelles vous êtes parfois amenés à répondre, par exemple sur les sites de certains médias (type "notre question du jour").

En effet, il n'y a pour ces questions aucun contrôle et aucun traitement réalisé sur la population des répondants.

A l'inverse, les sondages qui sont effectués par Internet par les instituts le sont auprès d'échantillons représentatifs, c'est-à-dire qui sont constitués selon la méthode des quotas.

On s'assure, par cette méthode, que la structure de notre échantillon correspond à la structure de la population sur cinq critères principaux : le sexe, l'âge, la profession, la taille de la commune et la région.

Ces garanties de représentativité ne sont absolument pas offertes concernant les échantillons de répondants aux questions posées sur les sites qui, de surcroît, drainent souvent un public assez marqué politiquement.

Vous aurez ainsi, par exemple, une surreprésentation très nette des sympathisants de droite parmi les internautes fréquentant le site du "Figaro", et inversement, ce seront plutôt des électeurs de gauche sur le site de l""Humanité" ou de "Libération".

Oxymore : Les petits candidats, à l'instar de Montebourg à la primaire socialiste, ne sont-ils pas sous-estimés, et, à l'inverse, ne surestime-t-on pas les personnalités davantage connus du grand public ?

Pour le cas d'Arnaud Montebourg, si vous vous référez aux dernières enquêtes qui ont été publiées quelques jours avant le premier tour de la primaire, on décelait déjà une dynamique en faveur de ce candidat, qui était crédité d'un score significatif, même si inférieur au niveau qu'il a atteint. Ces dernières enquêtes indiquaient également qu'il était passé devant Ségolène Royal.

En 2007, autre exemple : les sondages avaient correctement mesuré le score de candidats comme Olivier Besancenot ou José Bové, par exemple, qui peuvent être qualifiés de "petits candidats". Il n'y a donc a priori pas de prime aux grands candidats. Peut-être seulement un effet en leur faveur en début de campagne, quand les petits candidats n'ont pas encore beaucoup accès aux médias.

Au fur et à mesure que la campagne monte en puissance, si des petits candidats trouvent un écho, cet intérêt du public sera mesuré dans nos enquêtes.

curieux : Les scores de Marine Le Pen varient beaucoup d'un sondage à l'autre. Pourquoi ? Cela est-il du à des "redressements" variables selon les instituts ?

Il y a, vous avez raison, des écarts concernant le score potentiel de Marine Le Pen actuellement. Mais ces écarts ne sont pas pour autant très, très importants.

La candidate du FN oscille en effet entre 17% ou 18%, et 21%. De surcroît, si des différences de niveau existent, tous les instituts indiquent que Marine Le Pen serait aujourd'hui en troisième position, entre François Bayrou et Nicolas Sarkozy.

Ces différences peuvent être liées, effectivement, à des méthodes de travail et de redressement. Mais encore une fois, le niveau atteint est objectivement assez proche d'un institut à l'autre, et tout le monde s'accorde à dire que Marine Le Pen se situe déjà à un seuil très élevé en début de campagne, seuil jamais atteint par son père à trois mois du premier tour.

pipo : François Hollande a une avance considérable dans les sondages. Est-il déjà arrivé qu'un candidat ait autant d'avance pour une élection présidentielle, de façon aussi constante ?

Il convient de relativiser quelque peu. François Hollande bénéficie d'une avance très nette au second tour, mais plus réduite au premier.

La période est très incertaine, notamment du fait de la situation économique, des événements de campagne peuvent survenir, et donc faire bouger les lignes. Néanmoins, il est assez frappant de constater que l'ampleur de l'écart entre François Hollande et Nicolas Sarkozy se maintient enquête après enquête. Un tel écart existait en 1988 en faveur de François Mitterrand, et les résultats le soir du second tour confirmèrent cette tendance.

Crucial : Comment analysez-vous la réduction de l'écart entre Hollande et Sarkozy au premier tour ?

Ce qu'on constate n'est pas tant une remontée forte de Nicolas Sarkozy, qui au premier tour s'est stabilisé, qu'une érosion un peu "mécanique" de François Hollande, qui, il faut le rappeler, partait de scores très élevés (plus de 32 %) au lendemain des primaires.

Victorin : Est-il raisonnable de dire que la qualification pour le second tour se joue, aujourd'hui, entre quatre candidats ?

Il convient d'être prudent. Nous avons tous en tête le souvenir du 21 avril 2002, où la qualification pour le second tour s'était jouée à 17 %. Aujourd'hui, il semblerait que le seuil de qualification soit au-dessus de 20 %.

François Hollande et Nicolas Sarkozy, au regard de leurs scores, peuvent donc être classés dans la catégorie des candidats pouvant se qualifier. Marine Le Pen, sous certaines conditions, pourrait l'être également.

Quant à François Bayrou, si la dynamique dont il bénéficie actuellement se poursuit, et qu'il approche à son tour le seuil des 20 % (en "captant" une partie des voix de Hollande et de Sarkozy, qui du coup baisseraient), il pourrait alors prétendre à la qualification.

Comme vous le voyez, les jeux pourraient être relativement ouverts si ces tendances à l'oeuvre perdurent.

Hervé : L'avance de François Hollande et de Nicolas Sarkozy n'exclut-elle pas l'hypothèse d'un retour de Marine Le Pen et de François Bayrou ?

Si aujourd'hui le scénario le plus probable demeure un second tour Sarkozy-Hollande, comme nous l'avons indiqué, il n'est pas impossible que Marine Le Pen ou François Bayrou puisse également se qualifier.

Toutefois, dans ce cas, nous pensons que seul l'un de ces deux "challengers" pourrait se qualifier en éliminant l'un des deux principaux candidats.

Et la configuration d'un duel Le Pen-Bayrou nous paraît actuellement assez peu probable.

Poufpouf : Sondez-vous également la possibilité d'avoir un candidat "poids lourd" autre que Nicolas Sarkozy pour la droite ?

Cette hypothèse n'est pas testée, en tout cas à l'Ifop. Même si Nicolas Sarkozy n'est pas officiellement candidat, tout le monde s'accorde à penser qu'il le sera.

Nous n'entendons pas non plus dans sa propre famille politique de voix discordantes réclamant qu'un autre candidat le remplace.

Cette hypothèse nous semble donc assez improbable, sauf événement de campagne imprévu. C'est la raison pour laquelle nous ne la testons pas.

Gaston : A quel moment de la campagne, à votre avis, peut-on dire que les sondages donnent les résultats qui seront les plus proches du résultat final ?

La mesure la plus proche est en général enregistrée lors des enquêtes qui ont lieu la veille ou quelques jours avant le scrutin.

On sait qu'une part significative des électeurs se décident dans la dernière ligne droite, et la photographie est donc la plus nette en fin de course. Toutefois, si l'on regarde les campagnes précédentes, on constate, sauf accident, que l'ordre d'arrivée se dessine en général au cours du mois de février.

Il peut ensuite y avoir des fluctuations concernant les scores des candidats, mais les principaux éléments du paysage électoral se mettent généralement en place à ce moment.

curieuse : Le fait que les élections se déroulent pendant les vacances scolaires peut-il influencer le résultat ?

La principale incidence risque d'être mesurée sur le taux de participation, car même si le système des procurations a été assoupli, il se peut que certains de nos concitoyens manquent à leur devoir électoral pour cause de vacance !

Boulanger de Marseille : Dans les sondages, l'abstention n'est jamais évoquée. Pourquoi ?

A cette période de la campagne, l'intérêt de nos commanditaires pour la mesure de l'abstention n'est pas très important. De surcroît, il est pour nous difficile de l'évaluer à plusieurs mois du scrutin.

En revanche, quand nous entrerons dans la dernière ligne droite de la campagne, des indications concernant l'intention de participer au vote seront proposées et publiées.

Brigitte : Qu'en est-il de la concurrence entre les instituts de sondage ? Et comment êtes-vous financé ?

Comme vous pouvez le constater, la concurrence entre instituts est rude, et s'est même renforcée ces dernières années avec l'arrivée sur le marché de nouveaux acteurs.

Tous les instituts sont des entreprises privées qui vivent grâce aux commandes de leurs clients. La part des sondages politiques dans le chiffre d'affaires des instituts est assez réduite, mais ces enquêtes sont néanmoins très importantes car elles assurent la visibilité et contribuent - ou non - à l'image de sérieux de l'institut qui les réalise.

elisabeth : Un sondage a-t-il déjà montré l'influence des sondages sur les élections ?

Nous avons réalisé en 2007 un sondage de ce type, qui donnait des réponses intéressantes. Une part significative des Français pensait en effet que les sondages influaient sur le vote, mais ... des autres.

Quand il s'agissait de répondre à l'influence des sondages sur son propre vote, seuls 6 à 7 % des sondés indiquaient que cela avait ou aurait un impact.

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