Lutte contre le racisme et l'antisémitisme : "L'État joue un rôle important aujourd'hui dans la reconduction des préjugés racistes"

Le sociologue Éric Fassin a expliqué, lundi sur franceinfo, que l'expérience des Français avec le racisme sur internet est minoritaire en comparaison de "l'expérience de la plupart des gens en France" victimes de discriminations raciales.

Le Premier ministre Edouard Philippe, le 19 mars 2018, à Paris.
Le Premier ministre Edouard Philippe, le 19 mars 2018, à Paris. (GERARD JULIEN / AFP)

Le Premier ministre Édouard Philippe a présenté, lundi 19 mars, un plan de lutte contre le racisme et l'antisémitisme. En ligne de mire du gouvernement, internet, avec des mesures pour tenter d'encadrer les injures racistes et antisémites notamment sur les réseaux sociaux. Le gouvernement veut par exemple tenter de modifier le cadre législatif européen pour obtenir un retrait plus rapide des propos injurieux sur internet. Mais Éric Fassin, sociologue à l'université Paris 8 et auteur de Le populisme, le grand ressentiment, a estimé, lundi sur franceinfo, que "l'État joue un rôle important aujourd'hui dans la reconduction des préjugés racistes et xénophobes".

franceinfo : Internet et les réseaux sociaux ont-ils vraiment relancé le racisme et l'antisémitisme ou sont-ils seulement le reflet de la société ?

Éric Fassin : Bien entendu, le racisme sur internet est important, mais, en même temps, c'est une définition très restreinte du racisme. L'expérience de la plupart des gens en France, en matière de racisme, ce sont les discriminations raciales : c'est-à-dire avoir du mal à trouver un logement, à trouver un emploi, avoir du mal à trouver sa place dans la société. On reste-là [sur internet] à la définition la plus traditionnelle et la plus étroite du racisme, c'est-à-dire les insultes racistes. Mais, les insultes ne sont qu'une partie dans un grand dispositif qu'est le racisme.

Le fait de pouvoir avancer masqué sur internet est-il la clé de ce grand déversement de paroles et d'idées racistes ?

Bien sûr, l'anonymat permet les insultes, pas seulement racistes, mais aussi sexistes, homophobes, personnelles. En même temps, si on peut parler d'une libération de la parole raciste, c'est aussi parce que depuis des années on assiste à une libération de cette parole dans l'espace public et pas forcément de manière anonyme. On a pu voir des responsables politiques, de Brice Hortefeux à Manuel Valls, poursuivis en justice pour des propos qui relevaient de la discrimination raciale. On a pu voir des personnalités médiatiques, comme Éric Zemmour, également confrontées à la justice. Il y a aussi par exemple le Front national qui invite Steve Bannon, ce représentant de l'extrême droite américaine, qui encourage les Français à suivre l'exemple américain d'un racisme décomplexé, qui parle tout haut et qui ne craint pas d'être accusé de racisme. Cela, c'est une évolution de la société très importante, non pas dans l'obscurité d'internet, mais également en pleine lumière.

Les hébergeurs doivent-ils être sanctionnés très fortement ? L'école doit-elle devenir le lieu d'apprentissage de l'antiracisme ?

Je serais ravi, évidemment, que les hébergeurs soient sévèrement punis. Je remarque toutefois que depuis longtemps, il est plus facile sur Twitter ou sur Facebook d'obtenir l'effacement d'un sein que d'une insulte raciste. Quant à l'école, je crois que l'éducation est très importante et c'est là que la parole publique doit jouer un rôle considérable. Lorsqu'il y a eu des propos publics répétés sur les Roms, on a vu monter en 2012 les sentiments contre les Roms, ce n'est pas une surprise. Ce n'est pas la seule raison, mais s'agissant d'éducation cela [interroge sur] qu'est ce qui est légitime. Quand on voit aujourd'hui que l'expérience de la plupart des Français victimes de discriminations raciales, c'est le contact difficile avec la police, que le Défenseur des droits dit qu'il y a 20 fois plus de risques d'être contrôlé pour un jeune homme noir ou arabe, lorsque l'Etat ensuite défend cette politique devant la justice alors qu'il a été condamné pour faute lourde, en disant qu'il faut bien arrêter des personnes d'apparence étrangère quand on veut arrêter des étrangers. Je crois que l'État joue un rôle important aujourd'hui dans la reconduction des préjugés racistes et xénophobes.