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Cinq questions sur "Generation Hate", le documentaire polémique d'Al Jazeera sur un bar identitaire de Lille

Propos violents, ratonnades, liens avec le Rassemblement national... Un documentaire choc de la chaîne qatarie a infiltré un groupe d'identitaires qui se réunissent chaque semaine dans un bar privé de la capitale des Flandres.

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France Télévisions
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Capture d'écran du documentaire "Generation Hate", diffusé sur la chaîne Al Jazeera. (AL JAZEERA)

Près de deux heures d'images tournées en caméra cachée. Le documentaire Generation Hate, dont la première partie est diffusée du 9 au 23 décembre par la chaîne qatarie Al Jazeera, propose une immersion dans un bar privé identitaire du centre-ville de Lille. Le documentaire montre des personnes racontant des actes d'une grande violence, ce qui a poussé le parquet à ouvrir une enquête préliminaire. Retour en cinq questions sur ce documentaire qui met aussi en évidence les liens entretenus entre certains identitaires et le Rassemblement national de Marine Le Pen.

1Qu'est-ce que le bar La Citadelle ?

La quasi-totalité du documentaire est tournée en caméra cachée à La Citadelle, un local privé situé rue des Arts, en plein centre de Lille. Le lieu, qui se définit comme une "Maison de l'identité", est géré par l'association Organisation Citadelle, présidée par Aurélien Verhassel. Ce dernier est une figure de Génération identitaire, un mouvement d'extrême droite connu pour ses positions et ses actions anti-islam et anti-immigration.

La Citadelle propose "différentes activités", selon son site internet : "permanence juridique et sociale, salle de conférence, sports de combat, espace festif, bar associatif, bibliothèque, ciné-club…". Le vendredi soir, des dizaines de jeunes sympathisants identitaires d'extrême droite se retrouvent au rez-de-chaussée, aménagé en bar. Son ouverture, à l'automne 2016, avait suscité de nombreuses réticences à Lille, dont une pétition signée par près de 70 000 personnes.

Aurélien Verhassel, qui se présente comme le référent local de Génération identitaire, explique dans le documentaire que La Citadelle est passée, en un an, de 300 à 800 adhérents.

2Que montre le documentaire Generation Hate ?

Le documentaire relate l'infiltration d'un jeune journaliste, appelé "Louis", au sein du groupe qui se réunit régulièrement à La Citadelle, jusqu'à se faire accepter comme un membre à part entière. Il assiste ainsi à de nombreuses conversations, qu'il filme en caméra cachée, et dans lesquelles les habitués du bar "se lâchent".

L'un d'eux tient par exemple des propos particulièrement choquants. "Le jour où je sais que j'ai une maladie incurable, je m'achète une arme et je fais un carnage…Quitte à mourir de ma maladie, autant me faire fusiller par les flics", lance-t-il en toute décontraction. "Un carnage contre qui ?", lui demande Louis. "Une mosquée, n'importe quoi. Même en voiture bélier, je prends ma voiture, baaaaam !" 

Au cours d'une autre conversation, Aurélien Verhassel lui-même se targue d'avoir réglé son compte à un militant d'un groupe concurrent, venu distribuer des tracts dans le bar. "Je lui ai mis une grosse bourre dans la gueule, ses lunettes ont volé. Il a pris ce qu'on appelle un 'KO Elvis'. C'est le mec qui essaie de rester sur ses jambes, et après il tombe", explique-t-il.

Mais la violence, les membres de La Citadelle ne font pas qu'en parler. Un soir, dans une rue à la sortie d'un bar, une jeune femme a le malheur de jurer "sur la Mecque". L'expédition punitive ne se fait pas attendre : un habitué de La Citadelle lui assène de violents coups de poing derrière la nuque. "Meuf ou pas meuf, c'est des rebeus !", se justifie-t-il. "Une bonne choumette dans sa gueule ! Elle a dû bien la sentir parce que moi j'ai pas mal !"

3Quelle est la réaction des autorités ?

La diffusion du documentaire a provoqué un choc à Lille. "J'ai pris connaissance avec horreur du documentaire révélant des propos insupportables de membres de Génération identitaire. J'ai saisi le préfet pour faire cesser les agissements de ces individus et obtenir la fermeture de La Citadelle, qui n'aurait jamais dû ouvrir à Lille", a réagi la maire de la ville, Martine Aubry.

Alerté par la maire de Lille et par le préfet du Nord, le procureur de la République a décidé l'ouverture d'une enquête préliminaire confiée à la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) du Nord. Une enquête qui vise à "caractériser des infractions pénales susceptibles d'entraîner des poursuites au delà des mesures administratives relevant des autorités compétentes", précise Thierry Pocquet du Haut-Jussé dans un communiqué.

Interrogé lors d'un point-presse, le préfet du Nord, Michel Lalande, a justement indiqué qu'il n'écartait pas une éventuelle fermeture administrative. "Par rapport aux droits qui m'incombent, c'est-à-dire le côté administratif, et tout ce qui touche à la police des débits de boisson en particulier, je regarde effectivement ce volet-là", a-t-il affirmé.

4Pourquoi le documentaire est-il gênant pour le Rassemblement national de Marine Le Pen ?

Alors que depuis des années, Marine Le Pen s'emploie, avec sa stratégie de dédiabolisation, à nier tout lien avec Génération identitaire, le documentaire révèle au contraire les liens qu'entretiennent les membres de cette mouvance avec le Rassemblement national (ex-Front national).

Aurélien Verhassel assure ainsi au journaliste infiltré qu'il travaille dans la "communication politique" pour le compte du FN. Un autre, Pierre Larti, dit avoir perdu son emploi de responsable des ressources humaines lorsque son employeur a pris connaissance de son appartenance à Génération identitaire. "Mon nouvel employeur, c'est le FN !", se réjouit-il, assurant être "chef de cabinet" du chef de file des frontistes au Conseil régional des Hauts-de-France, Philippe Eymery. Contacté par une radio locale, ce dernier affirme que Larti n'a travaillé que trois mois pour le parti, et qu'il n'était plus membre de Génération identitaire à ce moment-là.

Dans la deuxième partie du documentaire, qui sera diffusée prochainement, le reporter d'Al Jazeera capte avec sa caméra cachée la présence dans les locaux de La Citadelle de Frédéric Chatillon, un proche de Marine Le Pen. Mais aussi de Christelle Lechevalier, eurodéputée entrée au Parlement européen lorsque Marine Le Pen en a démissionné pour entrer à l'Assemblée nationale.

Selon Libération, qui a pu visionner le deuxième épisode du documentaire, Christelle Lechevalier explique les raisons pour lesquelles la présidente du FN ne souhaite pas être assimilée au courant identitaire. Elle "ne veut pas qu'on l'affiche, ne veut pas qu'on la voie. C'est uniquement pour ça. Marine, elle, personnellement, elle n'est pas contre. Mais, publiquement, il faut faire attention", assure-t-elle. Contacté par franceinfo, le Rassemblement national s'est refusé à tout commentaire à propos de ce documentaire.

5Comment se défend Génération identitaire ?

Dans un communiqué, Génération identitaire conteste "les amalgames fallacieux contenus dans ce reportage". Le mouvement explique que "l'organisation La Citadelle est une structure indépendante, sans lien juridique, organique ni politique avec Génération identitaire" et que "les protagonistes présentés comme ayant tenu des propos répréhensibles ne sont ni adhérents ni militants de Génération identitaire".

Contacté par le site CheckNews de Libération, Aurélien Verhassel assure pourtant être bel et bien membre du mouvement : "Génération identitaire, c'est moi, je suis un des fondateurs. Le mouvement date de 2012 et j'en fais partie depuis le lendemain de sa création. Je suis toujours membre, j'ai ma carte sous les yeux."

Par ailleurs, Aurélien Verhassel, interrogé par France 3 Hauts-de-France, tout en contestant le "peu d'objectivité" des auteurs du documentaire, se désolidarise des violences et de certains propos qui apparaissent dans le film. "Aucun membre de Génération identitaire n'est impliqué dans ce reportage, hormis ma personne et Cyril Wayenburg, quant aux autres ce sont des personnes de passage à La Citadelle", assure-t-il.

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