Twitch, Tik Tok, Clubhouse : pourquoi les politiques investissent-ils autant les nouveaux réseaux sociaux ?

A l'image du Premier ministre Jean Castex, qui sera présent sur la chaîne Twitch du journaliste Samuel Etienne dimanche 14 mars, les politiques multiplient les interventions sur les nouveaux réseaux sociaux. Voici pourquoi.

Article rédigé par
Fabien Jannic-Cherbonnel - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Le journaliste Samuel Etienne reçoit l'ancien président de la République, François Hollande, le 8 mars 2021, sur sa chaîne Twitch. (TWITCH)

Coup de com' ou de génie ? Le Premier ministre Jean Castex doit être interviewé sur Twitch par le journaliste Samuel Etienne, dimanche 14 mars. Lundi 8 mars, c'était François Hollande qui passait sur la chaîne de celui qui officie sur franceinfo et qui est devenu l'un des "streamers" phares du réseau social où chacun peut diffuser ses propres vidéos en direct. 

La venue de Jean Castex sur Twitch est l'illustration d'une tendance lourde : ces derniers mois, les politiques multiplient les incursions sur des réseaux sociaux auxquels ils n'étaient pas habitués jusque-là. Gabriel Attal, le porte-parole du gouvernement, apparaît avec des influenceurs sur YouTube. Arnaud Montebourg débat sur Clubhouse, réseau encore confidentiel dédié à l'audio. Sans oublier le récent défi lancé par Emmanuel Macron aux deux youtubeurs McFly et Carlito. Franceinfo revient en trois points sur les raisons de ces incursions.

Parce que tout nouvel espace d'échanges mérite d'être investi

"Il ne peut pas y avoir de snobisme en matière de communication", déclarait Gabriel Attal, mercredi, lors d’une conférence de presse, à propos de la future interview de Jean Castex sur Twitch. Le porte-parole du gouvernement n'est pas étranger à la plateforme de streaming, où il a lancé #Sansfiltre, une émission mensuelle d'échanges avec des influenceurs, le 24 février.

Si certains réseaux sociaux étaient considérés comme des espaces "de niche", les hommes et les femmes politiques y ont trouvé l'occasion de s'adresser à un public précis, parfois oublié de la politique dans un paysage médiatique morcelé. Un état de fait qui a bien évolué ces dernières années. "J'avais proposé à François Hollande en 2013 de mettre en place une interview sur les réseaux sociaux où les internautes auraient pu poser des questions", se souvient Romain Pigenel, enseignant en communication politique à Sciences-Po et ex-directeur adjoint du service d’information du gouvernement sous François Hollande. 

Le spécialiste en communication politique n'avait, à l'époque, reçu aucune réponse de l'Elysée. "Les responsables politiques vont désormais naturellement vers les réseaux sociaux, ils sont plus jeunes et ont intégré, comme le reste de la population, des pratiques numériques qui finissent par devenir normales", ajoute-t-il. Pas surprenant, donc, de voir Gabriel Attal, 31 ans, sur Twitch

En quelques années, les réseaux sociaux ont été pleinement intégrés dans la stratégie politique. Mais Twitter, et surtout Facebook, restent les outils les plus prisés : "Instagram, Twitch et TikTok restent encore marginaux aux yeux des politiques", explique à Franceinfo Thierry Vedel, chercheur au CNRS et spécialiste de l'interaction des politiques avec les nouveaux médias. "Deux tiers des internautes sont sur Facebook, c'est ça qui est le plus important. Twitter est un peu plus spécialisé : on y retrouve surtout des militants et des journalistes. Là-dessus, la com politique s'apparente presque à des communiqués de presse."

Parce qu'il faut toucher les jeunes

Dans l'imaginaire des communicants politiques, Twitch et TikTok ont un avantage : celui de toucher une population plus jeune. "C'est logique, si l'on veut viser les jeunes, on va sur les réseaux sociaux, et si on veut s'adresser aux plus vieux, on va vers la télévision", résume Thierry Vedel"D'après les études, les jeunes s'intéressent moins à la politique que le reste de la population. Ils ne sont pas sur les réseaux sociaux pour s'exposer aux messages politiques, mais plutôt pour du contenu affinitaire."

"Les 18-24 ans sont 76% à s'informer d'abord par internet, alors que seulement 34% des Français disent s'informer avant tout par les réseaux sociaux", explique à franceinfo Guillaume Caline, responsable des études d'opinion à l'institut Kantar. "Les plus jeunes vont privilégier les réseaux sociaux pour s'informer, alors que les plus vieux vont privilégier les sites ou les applications de la presse écrite."

Les politiques ont donc tout intérêt à trouver des canaux de diffusion prisés par leur cible. "Le but est bien de toucher un public qui n'est plus du tout tourné vers les médias traditionnels, pour restaurer des liens de confiance, souligne Romain Pigenel. Ce qui fonctionne, c'est lorsqu'on adopte un ton différent. C'est ce qui a retenu l'attention dans l'interview avec François Hollande." Utile lorsqu'on cherche à toucher un électorat qui vote peu, à l'approche des élections régionales – en juin 2021 – ou de la présidentielle – en avril 2022.

Pour autant, la plate-forme ne fait pas tout. Le fond compte tout autant et les discours considérés comme stéréotypés sont vite moqués par les internautes. "Il faut se poser la question de l'adéquation entre la fonction et le support, souvent les interventions des politiques sont perçues comme une opération de communication", souligne Thierry Vedel

"La communication, c'est d'abord un message, et si celui-ci est incohérent, pas adapté ou pas clair, on n'y arrivera pas. Le pauvre Gabriel Attal a beau parler à des influenceurs, il ne peut pas dire plus que ce qu'il dit en conférence de presse."

Thierry Vedel, chercheur au CNRS

à franceinfo

Enfin, en visant la jeunesse et leurs réseaux sociaux, les politiques peuvent aussi faire coup double. "Le problème n°1 des jeunes en France, c'est qu'ils ne votent pas", observe Philippe Moreau-Chevrolet, professeur à Sciences-Po et spécialiste en communication politique, interrogé sur franceinfo. "Donc on ne va pas s'adresser à eux pour avoir leur vote. On va s'adresser à eux pour montrer qu'on est sensibles aux jeunes, et pour que les 'vieux' nous considèrent comme modernes."

Parce que le contradictoire n'y est pas forcément assuré

Sur Twitch, Instagram ou TikTok, les journalistes ou médiateurs ne sont pas forcément présents. Une aubaine pour certains politiques, qui voient là un moyen de communication directe avec le public. Sans filtre. "Pensez à Donald Trump sur Twitter", illustre Thierry Vedel.

Un outil comme Twitch, ou une discussion avec des influenceurs Instagram, peuvent aussi être perçus comme moins stéréotypés en termes de ton, moins agressifs qu'un échange avec un journaliste sur un média traditionnel. "Samuel Etienne met en avant le concept de bienveillance" sur sa chaîne Twitch, souligne Romain Pigenel. "En allant sur ces réseaux, les politiques se disent qu'ils vont avoir affaire à un public plus bienveillant et moins politisé."

"[Sur Clubhouse] on a l'impression d'être en conversation téléphonique. Ça donne une proximité incroyable. On pourrait y organiser des conférences de presse, ou des échanges réguliers avec nos adhérents", explique Philippe Olivier, député européen du Rassemblement national au Figaro cette semaine, après que Marion Maréchal a échangé avec le député Joachim Son-Forget sur Clubhouse.

Pour autant, Romain Pigenel juge que les politiques se trompent souvent dans leur vision des nouveaux réseaux sociaux : "En réalité, on connaît des exemples de journalistes très complaisants dans les médias généralistes et, à l'inverse, des personnes sur les réseaux sociaux qui sont très qualifiées. Parfois, on regarde avec dédain des influenceurs et on se dit qu'ils sont plus faciles à berner, mais c'est faux".

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