Présidentielle : pourquoi le plus dur commence maintenant pour Emmanuel Macron

Le candidat d'En marche ! a battu Marine Le Pen, dimanche soir, devenant le huitième président élu sous la Ve République. Mais de nombreux défis l'attendent désormais.

Emmanuel Macron lors d\'un meeting à Reims (Marne), le 17 mars 2017.
Emmanuel Macron lors d'un meeting à Reims (Marne), le 17 mars 2017. (FRANCOIS NASCIMBENI / AFP)

Il est le nouveau locataire de l'Elysée. Emmanuel Macron a remporté le second tour de l'élection présidentielle, dimanche 7 mai, avec 65,5% des voix selon une estimation Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions et Radio France*. Il a très nettement devancé la candidate du Front national, Marine Le Pen, qui obtient 34,5% des votes des électeurs. Mais le nouveau chef de l'Etat doit-il pour autant crier victoire ? Manque de confiance des Français, manifestations en vue, économie en berne, législatives incertaines... Les écueils seront nombreux sur son chemin. Franceinfo vous explique pourquoi le plus dur commence seulement pour Emmanuel Macron.

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Parce qu'il n'aura aucun état de grâce

Emmanuel Macron a certes remporté une victoire confortable lors du second tour de l'élection présidentielle, avec plus de 65%, selon une estimation Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions et Radio France*. Mais les Français sont peu nombreux à avoir voté pour lui par conviction. "Il demeure en grande partie un choix par défaut", note dans L'Opinion le politologue Jérôme Sainte-Marie.

Selon un sondage Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions et Radio France publié dimanche soir, 43% des Français ont voté en faveur d'Emmanuel Macron "pour manifester leur opposition à Marine Le Pen". Et d'après une enquête Kantar Sofres pour Le Figaro publiée vendredi, seuls 41% des Français souhaitaient voir Emmanuel Macron "jouer un rôle plus important au cours des mois et années à venir".

En clair, cela signifie que le nouveau chef de l'Etat va débuter son quinquennat avec un niveau de confiance historiquement faible. "Je n'aurai pas d'état de grâce, a lui-même reconnu dès vendredi Emmanuel Macron sur Europe 1. Je ne pourrai pas présider comme l’on préside depuis 1958."

L'image d'Emmanuel Macron s'est en outre dégradée depuis le début de la campagne présidentielle. Selon le sondage Ipsos pour Le Monde et le Cevipof daté du 3 mai, 47% des Français aiment "peu" ou "pas du tout" le nouveau chef de l'Etat, soit une hausse de 6 points depuis janvier. Ils ne sont en revanche que 24% à avoir une image positive de lui. L'enquête montre également que seul un quart des personnes interrogées (24%) juge que le leader d'En marche ! a l'étoffe d'un président.

Le programme d'Emmanuel Macron est en outre loin de faire l'unanimité, relève l'institut Ipsos : si, à cinq jours du second tour, le candidat d'En marche ! apparaissait plus convaincant sur les questions européennes et internationales, une majorité de Français ne lui faisaient pas confiance sur la lutte contre le chômage, la moralisation de la vie publique, l'avenir du système de retraite, le pouvoir d'achat, les impôts, l'immigration, la lutte contre la délinquance, la lutte contre le terrorisme… 

Enfin, moins de 30% des Français interrogés par l'institut Ipsos pense que les intitulés "est courageux", "est sympathique", "veut vraiment changer les choses", "est honnête", "dit la vérité" ou "comprend bien les problèmes des gens comme nous" s'appliquent bien à Emmanuel Macron.

Parce que les Français sont déjà prêts à descendre dans la rue

Dans ce contexte, plusieurs représentants politiques ont déjà annoncé la couleur durant l'entre-deux-tours : s'ils ont appelé à faire barrage au FN, ils ne manqueront pas pour autant de contester la politique d'Emmanuel Macron en cas de désaccord. Tout en appelant à voter pour le leader d'En marche ! au second tour, dans une vidéo pour Konbini, Christiane Taubira l'a ainsi mis en garde contre la colère de la jeunesse. "Si Macron entend l'affirmation de votre présence et de votre volonté, nous verrons bien, mais cela signifierait que nous l'aurons fait plus grand qu'il ne l'était, a lancé l'ancienne garde des Sceaux. S'il ne l'entend pas, nous serons là pour le lui rappeler aussi souvent que nécessaire, aussi bruyamment que nécessaire, aussi résolument que nécessaire."

Même son de cloche du côté des syndicats. "Il faut savoir écouter la base, il ne faut pas gonfler les épaules en disant 'ça y est, vous avez voté pour moi, je ne m'occupe plus de vous', a prévenu le patron de la CGT, Philippe Martinez. S'il est déjà dans l'idée que tous ceux qui vont voter pour lui adhèrent à son programme, c'est une grave erreur politique."

La seule solution pour lutter contre le FN, c'est de mettre un bulletin Emmanuel Macron dans l’urne. Ensuite la CFDT fera son travail pour le droit des travailleurs.Laurent Berger, secrétaire général de la CFDTlors de la manifestation du 1er-Mai

La promesse d'Emmanuel Macron de légiférer par ordonnances dans les premières semaines de son quinquennat pourrait donc mettre le feu aux poudres. "Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Et c’est dans cette ambiance électrique que, sans concession, vous prétendez 'simplifier le Code du travail par ordonnances'. C’est dangereux, s'inquiète le réalisateur François Ruffin, candidat de la France insoumise aux législatives dans la Somme, dans une tribune parue dans Le Monde. Comme si, le 7 mai, les électeurs vous donnaient mandat pour ça..."

Emmanuel Macron va faire face à un contexte social compliqué : les militants de la France insoumise descendront dans la rue pour contester ses réformes.Stéphane Zumsteeg, directeur du département opinion politique de l'institut Ipsosà franceinfo

Parce que l'économie est toujours en berne

Une fois arrivé à l'Elysée, Emmanuel Macron va devoir s'atteler à un autre défi de taille : redynamiser l'économie française. La croissance s'est établie à 1,1% sur l'ensemble de l'année 2016, selon une estimation publiée par l'Insee, le 28 février. Ce chiffre est nettement inférieur aux prévisions du gouvernement, qui tablait sur 1,4% de hausse du PIB. Il marque un léger ralentissement par rapport à 2015, où la croissance était de 1,2%. Si cette stagnation touche l'ensemble de la zone euro, la reprise a été moins marquée en France que dans les autres Etats membres ces dernières années, rappelle Alternatives économiques.

La plupart des économistes estiment qu'il faudrait environ 1,5% de croissance pour faire baisser significativement le chômage en France. "En additionnant la hausse de la population active avec celle de la productivité, on obtient le taux de croissance minimum à partir duquel le chômage peut baisser, explique Jean-François Ouvrard, directeur des études chez COE-Rexecode, au Figaro. Aujourd'hui, c'est en effet environ 1,5%." Or, pour 2017 et 2018, l'OCDE s'attend pour l'instant à une croissance de 1,4% en France.

Le chômage reste l'un des plus gros enjeux du début de quinquennat d'Emmanuel Macron. Car sous François Hollande, le nombre de demandeurs d'emploi sans aucune activité a bondi de près d'un million. Mais le nouveau chef de l'Etat pourrait toutefois bénéficier d'un contexte positif. Le nombre de chômeurs est en effet en recul de 0,9% sur un an, selon les chiffres publiés en mars. Et l'Insee prévoit "une baisse du chômage de 0,2 point sur l'ensemble du premier semestre 2017", selon sa note de conjoncture publiée le 16 mars.

Parce que les législatives sont très incertaines

Déjà rendues complexes en raison de l'état de l'opinion, du contexte social et de la conjoncture économique, les premières actions d'Emmanuel Macron pourraient être un peu plus difficiles encore à cause du contexte politique. Dès le soir du premier tour, le leader d'En marche ! avait annoncé qu'il comptait bien former une majorité à l'Assemblée s'il était élu. Mais la tâche s'annonce ardue : il lui faut rassembler derrière un mouvement né il y a à peine un an. Emmanuel Macron s'est en outre engagé à un profond renouvellement politique : 50% des candidats investis par En marche ! seront issus de la société civile. Si le mouvement a promis de prendre part aux élections législatives dans chacune des 577 circonscriptions, il n'a pas encore dévoilé les noms de ceux qui brigueront un siège à l'Assemblée.

Face aux 'nouveaux visages' [du mouvement], les députés sortants, identifiés par les électeurs, auront un certain avantage.Philippe Braud, politologue et enseignant-chercheur associé au Cevipofà franceinfo

Or, selon un sondage Ipsos/Sopra Steria publié dimanche soir, 61% des Français ne souhaitent pas qu'Emmanuel Macron dispose d'une majorité absolue à l'Assemblée nationale à l'issue des élections législatives.

La tâche sera d'autant plus ardue que le nouveau chef de l'Etat s'est jusqu'ici refusé à tout accord d'appareil, sauf avec le MoDem de François Bayrou. S'il a précisé qu'il était prêt à accepter certains ralliements, seuls les candidats ayant quitté leur parti pourront se présenter sous l'étiquette En marche !, rappelle Le Monde (article abonnés). Or la plupart des élus qui ont déjà entamé un rapprochement avec le mouvement d'Emmanuel Macron sont de gauche, "ce qui risque de brouiller son message ni droite ni gauche", ajoute Philippe Braud. Pour le politologue, une majorité En marche ! risque donc d'être "très difficile" à trouver. Cela forcerait le nouveau chef de l'Etat à nouer des alliances avec d'autres forces politiques et à former un gouvernement de coalition.

Rien ne montre qu'il sera simple pour lui de disposer d'une majorité à l'Assemblée nationale.Stéphane Zumsteeg, directeur du département opinion politique de l'institut Ipsosà franceinfo

En cas d'échec, Emmanuel Macron s'expose à une cohabitation. François Baroin s'est déjà dit prêt à s'installer à Matignon si les Républicains remportent les législatives. "A droite, c'est surtout François Fillon qui a perdu l'élection présidentielle, bien plus que son camp. C'est un échec personnel", analyse Philippe Braud. Le parti a donc encore des chances de faire un "bon score" lors des législatives, "voire un score qui lui permette d'espérer une majorité parlementaire". Si une nouvelle cohabitation n'est pas "l'hypothèse la plus probable, elle n'est pas du tout exclue", insiste Philippe Braud.

Les candidats En marche ! pourraient également être pénalisés par la concurrence à gauche. Car si Emmanuel Macron a enregistré ses meilleurs scores dans l'électorat de gauche, une large part d'électeurs socialistes et mélenchonistes ont voté pour lui par défaut. Et rien ne dit qu'ils voteront En marche ! les 11 et 18 juin.

Parce qu'il va devoir jouer un numéro d'équilibriste entre la gauche et la droite

Pour réussir à convaincre un électorat le plus large possible, Emmanuel Macron a ménagé les uns et les autres durant la campagne, assurant choisir, "comme le général de Gaulle, le meilleur de la gauche et le meilleur de la droite et même le meilleur du centre"Mais le vrai numéro d'équilibriste débute maintenant : le choix du gouvernement, en particulier du Premier ministre, va s'avérer critique si le nouveau chef de l'Etat veut s'assurer le soutien le plus large possible.

Lors du débat de l'entre-deux-tours, Emmanuel Macron a ainsi déjà écarté les noms de l'ex-ministre de François Hollande Christiane Taubira et de l'ex-patronne du Medef Laurence Parisot pour diriger le gouvernement. Au-delà de sa volonté de ne pas diviser, le nouveau chef de l'Etat veut surtout "rassembler". Après avoir enregistré les soutiens de plusieurs ténors socialistes, comme Manuel Valls ou Jean-Yves Le Drian, il veut atteindre le même objectif à droite. "Le pôle des juppéistes est compatible avec nous", assure un proche d'Emmanuel Macron au Monde. Mais les élus des Républicains ouverts à un tel rapprochement veulent attendre après les législatives, selon le quotidien.

S'il ne parvient pas à réunir une majorité parlementaire, Emmanuel Macron devra d'autant plus composer avec les deux ailes de l'hémicycle. "De l’Assemblée nationale que vous élirez sortira une majorité qui imposera au président un gouvernement. Il ne s’agira plus d’une cohabitation, par définition temporaire, estime ainsi l'historien Patrick Weil, dans une tribune publiée dans Le MondePar le choix de la majorité des Français, [Emmanuel] Macron présidera la République mais il ne gouvernera pas la France ; ce sera le rôle du gouvernement issu de la majorité de l’Assemblée nationale."

*Estimation Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France, Le Point, Le Monde, France 24 et les chaînes parlementaires.