La "Grande marche pour l'Europe" de la République en marche est "un parti pris courageux" selon Patrick Martin-Génier

Emmanuel Macron "s'est aperçu qu'il n'était pas aisé de faire bouger l'Europe vers un objectif commun", analyse le spécialiste des questions européennes Patrick Martin-Génier, samedi sur franceinfo, en réaction à l'opération de porte-à-porte de La République en marche.

La République en marche entame sa campagne pour les elections europeennes de 2019 en présentant sa \"Grande Marche\", au cours d\'une reunion publique, le 21 mars 2018.
La République en marche entame sa campagne pour les elections europeennes de 2019 en présentant sa "Grande Marche", au cours d'une reunion publique, le 21 mars 2018. (MAXPPP)

La République en marche lance samedi 7 avril une "Grande marche pour l'Europe", une opération de porte-à-porte, en vue des élections européennes de 2019. Pour Patrick Martin-Génier, spécialiste des questions européennes et enseignant à Sciences Po et à l'INALCO, c'est "un parti pris courageux", car si "on plaçait dans Emmanuel Macron un grand espoir, aujourd'hui les choses sont peut-être un peu plus difficiles... parce qu'il s'est aperçu qu'il n'était pas aisé de faire bouger l'Europe vers un objectif commun".

franceinfo : Pensez-vous que les Français ont envie de parler d'Europe et de leur rapport aux institutions européennes ?

Patrick Martin-Génier C'est un sujet extrêmement délicat, et c'est un parti pris courageux de LREM de vouloir rencontrer les Français pour parler d'Europe. Ce qui est grave aujourd'hui dans les pays de l'Union européenne, en Italie, en Hongrie, en Allemagne, c'est qu'on s'aperçoit que ce sont les partis pris anti-européens qui rapportent des voix aux partis politiques. Ce qui est important, c'est d'aller à la rencontre des Français. Je pense qu'ils veulent s'exprimer sur un certain nombre de sujets. L'Europe n'est peut-être pas la priorité aujourd'hui mais il y a des élections européennes, et je crois qu'il est important, dès maintenant, de parler des grands enjeux de l'Europe.

Au moment de l'élection d'Emmanuel Macron, on a beaucoup entendu qu'il était le nouveau moteur d'une Europe moderne. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Je pense qu'Emmanuel Macron a toujours un message européen très fort. Le problème c'est qu'il pensait qu'il allait entraîner l'Europe avec lui, et on s'aperçoit que ça a été difficile. ll est vrai qu'il a bénéficié d'un concours de circonstances exceptionnel : il y a eu le retrait des États-Unis de l'accord de Paris, le président américain s'est désolidarisé de l'Union européenne en matière de commerce, il y a eu l'affaiblissement du Royaume-Uni avec le Brexit, l'affaiblissement d'Angela Merkel qui vient à peine de constituer sa coalition gouvernementale et qui peine à devenir encore un moteur de l'Europe. Et récemment, le Mouvement 5 étoiles et la droite ont remporté des élections en Italie. On plaçait dans Emmanuel Macron un grand espoir. Aujourd'hui les choses sont peut-être un peu plus difficiles, parce qu'il s'est aperçu qu'il n'était pas aisé de faire bouger l'Europe des 27 vers un objectif commun. On ne peut pas dire qu'il soit dans une situation aussi confortable qu'il l'était il y a un an, presque lorsqu'il a été élu président.

Existe-t-il un rapport de force entre le "ni droite ni gauche" d'Emmanuel Macron et ces populismes à l'échelle européenne ?

Je pense qu'il faut faire la différence entre la politique purement nationale et la politique européenne. Il n'arrive pas à constituer un parti politique qui soit pro-européen dans la mouvance d'En marche. Il a subi quelques revers. Il souhaitait constituer des listes transnationales au niveau européen, et c'est précisément la CDU d'Angela Merkel au parlement européen qui a dit non à Emmanuel Macron. Il y a des difficultés sur la constitution de listes européennes, d'un programme européen d'Emmanuel Macron, dont certains politiques qui sont proches de lui ne veulent pas. Donc il y a la politique nationale, dont vous savez qu'elle est aujourd'hui très agitée, avec les mouvements sociaux, les grèves, les difficultés dans les hôpitaux et les services publics, et la volonté de faire avancer un programme au niveau européen. Là aussi ça coince un peu, d'autant qu'Emmanuel Macron s'est mis certains pays à dos, notamment la Pologne et la Hongrie.

Est-ce qu'on peut résumer clairement la volonté et la vision d'Emmanuel Macron concernant l'Europe ?

Il voulait refonder l'Europe, il voulait créer une Europe qui protège. Ce sont deux maîtres mots de la politique d'Emmanuel Macron en Europe. L'Europe qui protège, elle avance légèrement mais a du mal à se concrétiser. La directive sur les travailleurs détachés n'est toujours pas conclue. Et une Europe qui soit plus démocratique, on a du mal à voir quel est ce programme. La refondation de l'Europe est quelque chose d'extrêmement ambitieux, et force est de constater que cette refondation n'a pas encore eu lieu, parce qu'il n'a pas eu cette capacité d'entraînement vis-à-vis des autres pays de l'Union européenne. Et ce n'est pas demain qu'il aura cette capacité : Angela Merkel reste affaiblie, il ne fait pas compter sur l'Italie en ce moment pour avancer, et on voit qu'en Hongrie M. Orban va remporter l'élection haut la main, et par conséquent il a du mal à entraîner l'Union européenne dans ce processus de refondation qui devrait passer par une révision des traités, une vision plus démocratique. On peut dire que c'est au point mort pour l'instant.