Rémy Garnier, le "Columbo" qui accuse Jérôme Cahuzac

Mediapart s'appuie sur un rapport d'un agent du fisc controversé, dont la route a souvent croisé celle de Jérôme Cahuzac, pour affirmer que le ministre a possédé un compte non déclaré en Suisse.

Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, quitte l\'Elysée à la sortie du Conseil des ministres, le 5 décembre 2012.
Jérôme Cahuzac, ministre du Budget, quitte l'Elysée à la sortie du Conseil des ministres, le 5 décembre 2012. (PATRICK KOVARIK / AFP)

POLITIQUE - Rémy Garnier admet que "tout pourrait faire croire" qu'il veut se venger. Cet ancien agent du fisc se trouve au centre de l'affaire qui oppose le ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, au site d'informations Mediapart. Le site s'appuie en partie sur un mémoire de 2008, signé Rémy Garnier, qui évoque un compte non déclaré dans une banque suisse au nom de Cahuzac. Qui est Garnier ? Quel lien entretient-il avec le ministre du Budget ? Francetv info s'intéresse à ce brillant inspecteur tombé en disgrâce.

Rémy Garnier est décrit comme un agent "coriace, obstiné et méthodique", par d'anciens collègues, cités par Europe 1. Ce qui lui vaut le surnom de "Columbo", comme le perspicace policier de la série télé éponyme, explique Sud Ouest. Tout au long de sa carrière, qu'il passe en grande partie dans le Lot-et-Garonne, il décortique méticuleusement les comptes des entreprises en quête d'erreurs et de fraudes. Sa hiérarchie reconnaît son savoir-faire, lui attribuant des notes de "premier de la classe", écrit le quotidien régional. En 1999, il est l'un des inspecteurs les mieux notés de France.

Un agent modèle "placardisé"

C'est à cette époque qu'il croise la route de Jérôme Cahuzac, député du Lot-et-Garonne. Rémy Garnier notifie à France Prune, coopérative de production de pruneaux, un redressement fiscal de 3 millions de francs (450 000 euros), en décembre 1998. Le député PS, sollicité par l'entreprise, affirme intervenir pour "la survie de la coopérative", explique Sud-Ouest. Il demande à Christian Sautter, ministre du Budget, de passer l'éponge. C'est chose faite en janvier 1999. Lorsque Rémy Garnier l'apprend, il clotûre la vérification fiscale de France Prune, dans un document, validé par sa hiérarchie, où il précise qu'il "maintient ses analyses et conclusions".

Ce commentaire ne passe pas. A nouveau envoyé pour un contrôle chez France Prune en septembre 2001, il est dessaisi la veille de son intervention. "A partir de là, j’ai été placardisé", explique Rémy Garnier à la presse. Il décrit les années passées "au service du contentieux, aux domaines et à la programmation du contrôle fiscal, à partir de 2006, à Agen". Des "emplois fictifs", selon ses termes. Le conflit avec sa hiérarchie ne s'arrête pas là. Accusé en 2005 d'outrage envers deux supérieurs, il est condamné en 2008, puis blanchi par la Cour de cassation, en 2011.

"Un petit dérapage"

A cette période, une "source" indique à "Columbo" que Jérôme Cahuzac détient un compte en Suisse. Rémy Garnier mène son enquête, en consultant le serveur interne "Adonis", qui contient les dossiers des contribuables. Le règlement est pourtant strict : les dossiers personnels ne doivent être consultés que quand c'est nécessaire à une mission. Rémy Garnier reconnaît "un petit dérapage", dans Libération. Sa direction estime qu'il est allé trop loin et le sanctionne.

Rémy Garnier (G) et son avocat Michel Gonelle, le 7 juillet 2011.
Rémy Garnier (G) et son avocat Michel Gonelle, le 7 juillet 2011. (MAXPPP)

Pour se défendre, il rédige un mémoire, celui que cite Mediapart dans son enquête, pour justifier son recours à "Adonis". Mais dans ce dossier, le méticuleux "Columbo" reconnaît qu'il y "avait sûrement des choses fausses". Le rapport présente une liste de biens immobiliers, notamment au Maroc, que l'avocat de Jérôme Cahuzac a démentie sur Europe 1. "Concernant les propriétés à Marrakech ou à La Baule, qui probablement n'existent pas, j'utilisais le conditionnel", assure-t-il à Libération. L'inspecteur demande, pour pouvoir aller plus loin, une enquête fiscale approfondie (ESFP). A la place, il reçoit un avertissement. Rémy Garnier s'estime "victime d'un complot qui cherche à [l]'éliminer, une conjonction d'intérêts à [son] encontre", rapporte Sud Ouest.

En quête de réhabilitation

Il choisit de contester la sanction, en 2009, devant le tribunal administratif de Bordeaux, mais perd en première instance, selon Mediapart, qui précise que le cas est désormais en attente à la cour administrative d'appel. Malgré "dix ans de combat et de longs mois de dépression", il entend "défendre son honneur", épaulé par son avocat, Michel Gonelle, prédécesseur RPR de Jérôme Cahuzac à la mairie de Villeneuve-sur-Lot.

L'ancien agent modèle tient tellement à sa réhabilitation qu'il écrit régulièrement aux ministres du Budget, François Baroin, Eric Woerth puis Valérie Pécresse, précise Libération. A cette dernière, il demande le 8 mai 2012 de transmettre sa requête à son successeur. "Par un caprice de l'histoire, il se nommera peut-être Jérôme Cahuzac", ironise-t-il. Obsession ou intuition ? Une semaine plus tard, l'intéressé s'installe à Bercy.

Une rencontre infructueuse

Le tenace Rémy Garnier ne se décourage pas et demande à être reçu au ministère. La rencontre a finalement lieu le 26 octobre, mais à la mairie de Villeneuve-sur-Lot. "Le ministre a reconnu la justesse de mon combat, il a reconnu que je gagnerai sans doute, mais m'a dit qu’il n’interviendrait pas", assure Rémy Garnier à Libération. Les deux hommes n'évoquent pas l'affaire du compte en Suisse. Jérôme Cahuzac n'est d'ailleurs pas encore au courant du mémoire rédigé par l'ex-inspecteur.

S'il assure que cette rencontre infructueuse n'est pas à l'origine des révélations de Mediapart, "Columbo", interrogé par Hélène Vergne et David Breysse, de France 2, maintient que sa source est "fiable", mais concède que son dossier ne peut pas servir de preuve.