Cinéma : « Première année », un film de Thomas Lilti, au cinéma le 12 septembre

Antoine entame sa première année de médecine pour la troisième fois. Benjamin arrive directement du lycée, mais il réalise rapidement que cette année ne sera pas une promenade de santé...

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\"Première année\" de Thomas Lilti
"Première année" de Thomas Lilti (DENIS MANIN)

EXTRAIT DE L’ENTRETIEN AVEC THOMAS LILTI  

Après Hippocrate (2014) et Médecin de campagne (2016), vous racontez à nouveau dans Première année une histoire en lien avec l’univers de la médecine. Comment ce nouveau film est-il né ?  

La naissance d’un film, c’est toujours un cheminement très particulier. J’avais en moi, depuis longtemps, l’envie de faire un film sur l’université, sur l’énergie des étudiants au travail. J’avais dans la tête une vision très cinématographique de ce que pourrait donner un film là-dessus. Ça devait s’appeler « Panthéon-Sorbonne ». On était loin de la médecine. Mais l’idée de Première année a pris vraiment forme lors de la tournée des avant-premières de Médecin de campagne. Forcément, durant les débats avec le public, on n’arrêtait pas de me demander mon avis sur les raisons du manque de médecins dans les campagnes. Donc au fil de la tournée, j’en viens à la conclusion suivante : peut-être que le problème, ce ne sont pas les jeunes médecins, mais le système qui les forme. Là, tout d’un coup, j’ai l’impression que quelque chose se débloque. Parce que les études de médecine, je connais. Je sais ce qui marche, ce qui ne marche pas. Et j’ai l’intuition que ce que j’ai vécu, moi, en tant qu’étudiant, peut être le symptôme d’un problème plus vaste.  

Le concours de médecine est donc plutôt un prétexte pour parler du système éducatif ?  

Contrairement à mes deux précédents films, Première année n’est pas directement un film sur l’exercice de la médecine. Ce qui m’intéresse ici, c’est la jeunesse et la façon dont le système ne fait rien pour les aider et les mettre en valeur. Je voulais raconter la violence et l’épreuve que sont ces grands concours qui déterminent toute une vie. Cette première année de médecine, complètement folle où on ne vit plus que pour quelques heures dans un centre d’examen, je l’ai vécue. La médecine n’est pas, ici, un prétexte mais plutôt un « contexte », une porte d’entrée qui doit permettre aux spectateurs de comprendre très vite le but des personnages. Un moyen de parler de cette « hyper compétition » dans laquelle notre époque nous oblige à vivre. On sort à peine du lycée et déjà le système des études supérieures nous met en compétition, nous classe, nous oppose. À quel moment on a fini par trouver ça normal ? Est-ce que ce système marche vraiment ? Par ce film, je voulais faire un constat et soulever ces questions.  

Le film a, au départ, une structure de roman d’apprentissage très classique. On suit Benjamin qui découvre l’univers de la fac de médecine via les conseils d’Antoine, un redoublant. Mais très vite, vous choisissez d’inverser les rôles…  

C’est le coeur du film. Montrer l’inégalité au coeur du système éducatif. Benjamin a les codes. D’ailleurs un personnage le lui dit à un moment. Même s’il est nouveau, très vite il se fond dans le moule, se laisse absorber par le système et comprend des choses qu’Antoine en deux ans n’a toujours pas intégrées. Ce n’est pas que Benjamin soit plus intelligent, non. Il a juste compris le système. L’ironie, c’est qu’il ne sait pas vraiment pourquoi il passe le concours de médecine, là où Antoine est prêt à tout sacrifier pour ça. Qui sera un meilleur médecin ? Celui qui sait apprendre par coeur et travailler jusqu’à l’épuisement en ingurgitant de manière automatique des notions ? Ou celui, plus laborieux, pour qui la médecine est comme une passion ? En prenant cette structure classique de roman d’apprentissage puis en l’inversant, on ressent l’absurdité du système. Pire encore, son injustice. Quand à 18 ans, votre vie entière tient à un classement sur une liste, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

\"Première année\" de Thomas Lilti
"Première année" de Thomas Lilti (DENIS MANIN)

Ce décalage entre Benjamin et Antoine, vous le filmez aussi du point de vue de la violence sociale. Benjamin peut se payer un appartement à Paris, tandis qu’Antoine habite en banlieue lointaine…  

Attention, ce n’est pas une question d’argent. La violence sociale est au départ culturelle. Quand vous vivez dans un milieu qui a « les codes », forcément on vous les transmet. Un père médecin, une mère universitaire, Benjamin vit dans un milieu issu du système éducatif. Inconsciemment, il possède déjà les outils pour réussir dans ce système. Je viens de ce genre de famille qu’on dit « intellectuelle », où l’idée de passer des heures à un bureau à lire, prendre des notes, c’est la norme. Ça n’a rien à voir au départ, je crois, avec la bourgeoisie ou la lutte des classes. Ça, c’est plutôt la conséquence. L’héritage culturel valorisé par le système finit par produire une hiérarchie sociale. Mais je ne voulais pas qu’on se dise simplement : « OK, c’est le riche face au pauvre ». Ce serait trop facile, trop réducteur. Non, l’opposition entre Benjamin et Antoine tient de l’héritage culturel, quelque chose de plus profond encore, de presque plus injuste. Même s’il est moins passionné qu’Antoine, Benjamin sera toujours plus valorisé que lui par le système des études supérieures parce qu’on lui a appris à « apprendre ». C’est absurde. Surtout pour la médecine. Il n’y a rien de plus concret qu’être médecin. On est face aux gens. Mais qui va-t-on privilégier ? Benjamin, blasé, qui sait apprendre des livres par coeur ou Antoine, passionné et tout aussi intelligent mais qui ne rentre pas dans les cases d’un concours ? Vraisemblablement, le système a gagné… On parle de la médecine, mais c’est vrai partout. Ça tourne en rond. Si vous n’êtes pas du bon côté, si vous n’avez pas ces « facilités » innées ou acquises pour jouer naturellement le jeu « théorique » des examens, alors vous allez devoir vous battre deux fois plus que les autres. Les études ne sont plus là pour former, elles valorisent des compétences qu’on a déjà.  

Plutôt qu’un film d’apprentissage, c’est donc un film politique ?  

J’assume que ce soit les deux en même temps. J’y tiens même ! J’ai l’impression que tous mes films sont politiques. En ce sens que j’observe les gens autour de moi. Ce sont eux qui me donnent envie d’écrire. Forcément, quand on part de la réalité pour écrire, la question politique réapparait. Il faut choisir son camp. La politique c’était une façon de raconter le monde, comme le cinéma. Donc je fais des films politiques en racontant des histoires sur notre époque. Par contre, ce n’est jamais le point de départ. Première année n’est pas un film à thèse. On n’utilise pas les personnages pour marteler un message. C’est au spectateur de lire le film comme il le souhaite. Par exemple, c’est aussi un film sur l’amitié.

\"Première année\" de Thomas Lilti
"Première année" de Thomas Lilti (DENIS MANIN)

Ou même un film sur la jeunesse et ce moment où on devient adulte. Toutes ces thématiques dialoguent avec ce questionnement politique et ma vision d’un système qui ne marche pas. L’idée que mon personnage trouve à la fin un moyen de pirater cet ordre établi me plaît. Son cheminement personnel devient presque un cheminement politique.

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