Frappes en Syrie : attention aux "dommages collatéraux", prévient un expert

L'ex-attaché militaire près de l'ambassade de France aux États-Unis, Vincent Desportes, estime jeudi sur franceinfo que des représailles après une attaque chimique présumée en Syrie seraient "une réponse raisonnable", tout en alertant sur la présence de Russes dans le pays.

Un char du régime syrien à Douma, dans la Ghouta orientale, le 8 avril 2018.
Un char du régime syrien à Douma, dans la Ghouta orientale, le 8 avril 2018. (STRINGER / AFP)

L'avertissement du président américain de tirs de représailles en Syrie "est une menace tout à fait sérieuse" a estimé jeudi 12 avril sur franceinfo Vincent Desportes, professeur à Sciences Po et HEC et ancien attaché militaire près de l'ambassade de France aux États-Unis. Donald Trump a annoncé des tirs de missiles imminents après l'attaque chimique présumée de Douma, près de Damas, tandis que la Russie promet d'abattre tout missile tiré sur la Syrie. De son côté, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres appelle "à éviter une situation hors contrôle" en Syrie.

franceinfo : Sommes-nous à l'aube d'une confrontation directe entre la Russie et les États-Unis ?

Vincent Desportes : Je ne le pense pas mais il faut être extrêmement prudent et extrêmement mesuré dans ces frappes et faire particulièrement attention à ne créer aucun dommage collatéral du côté des Russes présents sur le terrain. Emmanuel Macron l'a dit fort justement : il s'agira de frapper les zones d'où sont produits ou d'où ont pu partir des vecteurs portant ces armes. Il faut absolument éviter tout ce qui pourrait être russe. Il s'agit soit de lieux de productions de ces armes, de lieux de stockage, ou bien de lieux d'où partent les vecteurs donc éventuellement des aéroports militaires.

Est-ce qu'on peut imaginer un scénario comme celui de l'année dernière, quand Donald Trump avait frappé une base aérienne avec 59 missiles Tomahawk ?

Je crois que ce sera un tout petit peu différent parce qu'on peut rappeler que ces Tomahawk n'étaient même pas tombés sur la base aérienne. Ils étaient tombés pratiquement tous derrière. M. Trump parlait surtout à M. Poutine à ce moment-là. Alors que là il ne s'agit pas de parler à M. Poutine mais à M. Assad. Et il s'agit de parler à la communauté internationale. On ne peut pas faire deux fois le coup de la ligne rouge du 31 août 2013. C'est impossible. Prenons le cas de M. Macron, s'il veut être crédible dans la ZAD ou s'il veut être crédible face à la SNCF, il doit aller au bout et c'est son tempérament donc je pense que ça se fera. Est-ce que c'était une bonne idée de se mettre dans un corner ? Je ne le pense pas, mais nous y sommes et la seule façon d'en sortir c'est d'en sortir mais de manière modérée en réalisant effectivement cette frappe.

Faut-il prendre au sérieux les menaces de Donald Trump ?

C'est une menace tout à fait sérieuse. Cela dit, je pense que ce sera essentiellement des missiles de croisières qui frapperaient. Ils partiraient de sous-marins. Et les missiles de croisière sont particulièrement difficiles à intercepter, c'est pour ça qu'ils ont été créés. Après, que les Russes s'en prennent aux armes, ça me parait très bien et ça, ce n'est pas une montée en puissance de la crise. Ça me paraît une réponse raisonnable et probable.

Que vont faire les Russes pour ne pas tomber dans une confrontation avec les Américains ?

On va probablement avoir un renforcement des troupes russes en Syrie, à Tartous, etc. Et si vous en mettez suffisamment, ce qui est possible rapidement, il est bien évident que toute frappe devient impossible. Il n'est évidemment pas dans l'intérêt de M. Poutine que cette crise monte aux extrêmes parce que, face à des États-Unis totalement mobilisés dans une crise majeure, les Russes sont évidemment faibles puisqu'il n'est pas question de monter jusqu'au niveau des armes nucléaires.

Quel rôle pour la France, sachant que François Hollande avait peur d'agir seul en 2013 ?

La France aurait la capacité d'agir seule. Techniquement, c'est possible. On était dans une situation un peu différente en 2013. Il s'agissait de modifier la position des pièces sur l'échiquier pour provoquer un résultat politique. Là, on n'en est pas là. Personne n'attend un résultat politique immédiat vis-à-vis de M. Assad. Il s'agit d'une démonstration du respect de la morale. Donc la frappe de la France seule n'aurait pas beaucoup de sens, parce que la France n'est quand même pas le gardien du temple de la morale mondiale. La France interviendra à la marge probablement, à côté des Américains, mais le point est qu'elle ait participé avec quelques avions, quelques missiles.

Y a-t-il des risques de bavures ?

Je ne crois pas qu'il y ait de risque de bavure technique parce que tant les Français que les Américains - et les Britanniques qui se joindront probablement - sont d'excellents techniciens. Maintenant, on connaît la capacité de montée en puissance émotionnelle et passionnelle de M. Trump. Il est quand même le chef de la plus puissante armée du monde, donc il y a toujours des risques. Donald Trump est tout à fait imprévisible, et on préfère parfois avoir un bon ennemi bien fiable comme M. Poutine qu'un ami dont on ne sait pas exactement comment il va réagir.