11-Septembre : "Je n'ai jamais cru un seul instant que le bâtiment pouvait s'écrouler", raconte un rescapé français du World Trade Center

Le 11 septembre 2001, lorsque le Boeing 767 d'American Airlines percute la façade de la tour Nord du World Trade Center, Bruno Dellinger travaillait au 47e étage. Il est resté "une vingtaine de minutes supplémentaires" dans son bureau avant de l'évacuer. 

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Radio France
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Le mémorial des attentats du 11 septembre 2001 à Manhattan, le quartier des affaires de New York. (ARTHUR NICHOLAS ORCHARD / HANS LUCAS)

"Je n'ai jamais cru un seul instant que le bâtiment pouvait s'écrouler", a raconté vendredi 9 septembre sur franceinfo Bruno Dellinger, un Français rescapé des attentats du 11 septembre 2001. Au moment où un Boeing 767 d'American Airlines, détourné par des terroristes, percute la façade de la tour Nord du World Trade Center, il travaillait au 47e étage. Après l'impact, il est resté "une vingtaine de minutes supplémentaires dans [ses] bureaux" puis "une petite voix intérieure me dit de partir", a-t-il poursuivi. De ces attaques, il veut retenir des "valeurs de courage, de travail, de solidarité, de sens du devoir" et une "pulsion de vie" qui l'a poussé à avoir deux enfants, "pour que le monde renouvelle son innocence".

franceinfo : Que faisiez-vous au moment de l'attaque ?

 Bruno Dellinger : J'étais en train de prendre des emails et de les télécharger sur mon ordinateur. Nous vivions dans un univers extrêmement calme en plein milieu du ciel, c'était un environnement de travail extrêmement paisible contrairement au reste de la ville. Quand j'ai entendu le bruit strident des réacteurs, j'ai immédiatement été attiré par ce vacarme.

A 8h46, le Boeing 767 s'écrase une cinquantaine d'étages au-dessus de vous. A quel moment commencez-vous à comprendre ce qu'il se passe ?

Je comprends immédiatement qu'il s'agit d'un avion qui s'est écrasé sur les tours, à cause du bruit de réacteur, la violence du choc et quand j'ai levé la tête j'ai bien compris que c'était un avion. Mais je n'ai pas eu d'inquiétude immédiatement, j'ai pensé à ce qui s'était passé à la fin des années de guerre [le 28 juillet 1945] : un bombardier [dont le pilote s'était perdu dans le brouillard] s'est écrasé sur l'Empire state building et le building est toujours ici. Donc je n'ai jamais cru un seul instant que le bâtiment pouvait s'écrouler.

Vous ne paniquez pas et vous dites même à l'une de vos collègues : "T'inquiète pas, c'est juste un avion."

Oui, c'est tout à fait surréaliste. Je dis tout de même à mes employés de quitter le bureau, mais moi je reste pour faire des sauvegardes informatiques et pour répondre au téléphone. Jamais je ne peux imaginer que le bâtiment va s'écrouler. Je passe une vingtaine de minutes supplémentaires dans mes bureaux. Et puis soudain je reçois l'ordre très impérieux d'une petite voix intérieure qui me dit de partir, donc je mets tout sous clé, mon ordinateur, mes sauvegardes informatiques et comme un bon boy-scout j'évacue mes bureaux.

Vous descendez les escaliers à pied. Que voyez-vous ?

Quand je quitte mon bureau, tout est dévasté, il y a beaucoup de fumée. Au 47e étage, le blindage des machineries d'ascenseurs est explosé, il n'y a plus une dalle de plafond dans les couloirs, il y a des fluides qui tombent. Et je croise des gens qui évacuent, je suis tenté de partir avec eux, mais je prendre l'escalier qui m'est indiqué et je fais bien parce ces gens ne sortiront pas du bâtiment, alors que moi j'en sortirai. Dans l'escalier, il y a beaucoup de monde, une file qui descend, pas à pas, c'est très long, on met 50 minutes pour arriver en bas du bâtiment. Je vois des services de sécurité qui montent, que je croise vers le 45e étage, ils sont partis il y a très longtemps et sont épuisés déjà. Et puis une troisième file qui se forme de manière sporadique de grands brûlés qui descendent des étages supérieurs, qui n'ont plus de cheveux, plus de peau, qu'on évacue dans l'urgence. Il fait une chaleur épouvantable, il y a des stroboscopes, des sirènes, des distributions de sopalins, c'est bon enfant. Personne ne perd son calme, parce que tout le monde sait bien que la moindre perte de calme conduira à la catastrophe.

Que se passe-t-il quand vous arrivez enfin à quitter cette tour Nord du World Trade Center ?

J'arrive dans la rue, je fais un pas tout en me retournant, je vois la tour en feu et là je comprends la gravité de la situation. Il y a des fumées d'une noirceur terrible, des flammes d'une violence insondable très rouge, très orange, et je n'en crois pas mes yeux, je fais un deuxième pas pour me retourner à nouveau et voir cette vision diabolique. Et en fait je ne la vois pas une deuxième fois parce qu'à ce moment-là la tour numéro 2 est en train de s'écrouler. Je vois ce demi-kilomètre de tour qui sous mes yeux médusés, je ne comprends pas ce qui se passe, s'effondre. Cela fait un bruit cataclysmique, c'est le seul élément de la journée que je ne peux pas remonter au conscient.

Vingt ans après, vous arrive-til encore de vous demander comment des gens ont pu faire cela ?

Oui, c'est vraiment la question de fond que je me pose souvent. Je n'arrive pas à comprendre, parce que les causes qui étaient défendues ont plutôt eu tendance à reculer. Toutes les religions ont dans leur ADN des notions aussi belles que la miséricorde, la pitié ou l'amour de son prochain. Je n'arrive pas à comprendre comment on en est arrivés à venir nous chercher, nous qui vivions dans ce ciel avec des rêves respectables, individuels mais aussi collectifs puisque nous étions un exemple de l'utopie qu'est New York ou toutes les religions, toutes les races, toutes les classes sociales cohabitaient et vivaient en harmonie.

Dans les années qui ont suivi, vous avez eu deux enfants et vous avez dit : "Ce sont les enfants du 11 septembre". Que voulez-vous dire ?

Cela veut dire que je ne suis pas certain que j'aurais eu ces enfants immédiatement si, au fond de moi, des valeurs ne m'avaient pas animé. Ces valeurs, c'est ce que je retiens, et mes enfants sont le témoignage de cette journée du 11 septembre. Je trouve que cela fait trop d'honneur aux barbares que de ressasser en boucle l'horreur. Ce qui est important, c'est ce qui nous a permis de survivre, les valeurs de courage, de travail, de solidarité, de sens du devoir. Et puis cette pulsion de vie qui m'a conduit à souhaiter avoir des enfants pour que le monde renouvelle son innocence. Je crois que le monde a besoin d'innocence et de gentillesse. Au fond, c'est ça que je retiens de cette journée, plus que les images spectaculaires qui ont obscurci la vue de tout le monde. Au fond, elles ne témoignent pas ni de la violence qu'on a vécu à titre individuel, ni de la souffrance que les victimes et ceux qui ont survécu ont pu éprouver.

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