Turquie : quatre questions sur la menace d'expulsion de dix ambassadeurs ordonnée par le président Erdogan

Le chef de l'Etat turc n'a pas apprécié l'appel de dignitaires étrangers qui réclament la libération d'Osman Kavala, un riche mécène et opposant politique emprisonné depuis 2017, malgré l'absence de condamnation.

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé que les autorités allaient renvoyer à partir de lundi 11 novembre les jihadistes étrangers dans leur pays d’origine. Une dizaine de terroristes détenus en Turquie seraient français. (ADEM ALTAN / AFP)

Ils sont accusés "d'indécence". Dix ambassadeurs en Turquie, dont ceux de la France, de l'Allemagne et des Etats-Unis, sont dans le viseur du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a ordonné, samedi 23 octobre, leur expulsion du pays. La date de cette mise à l'écart n'est pas encore actée mais le chef de l'Etat turc a fait savoir qu'il souhaitait qu'elle intervienne "au plus vite". Au centre de cette affaire, l'opposant Osman Kavala, un riche mécène emprisonné depuis 2017 dans des conditions jugées abusives par les Occidentaux. Franceinfo revient en questions sur cette crise diplomatique.

1Qui est Osman Kavala ?

Ce mécène, opposant politique très actif dans le monde culturel en tant que propriétaire d'une grande maison d'édition, est emprisonné depuis près de 1 500 jours sans avoir été condamné, comme l'a rappelé dimanche son comité de soutien sur Twitter.

Philanthrope engagé pour la justice sociale, partisan et acteur du dialogue avec les minorités kurde et arménienne, Osman Kavala avait été arrêté et placé en détention en 2017 pour avoir soutenu les manifestations populaires du mouvement Gezi en 2013. Malgré un acquittement prononcé en février 2020, le mécène n'a pas été libéré de la prison de haute sécurité de Silivri, à l'ouest d'Istanbul, car il est désormais accusé d'être lié au coup d'Etat manqué de juillet 2016 en Turquie. Bête noire d'Erdogan, Osman Kavala est aussi régulièrement accusé d'être un relais dans le pays du milliardaire américain d'origine hongroise Georges Soros. 

Pour le pouvoir turc, Osman Kavala est le symbole de l'homme riche qui a des relations étroites avec les organisations internationales, avec l'UE, qui soutient les minorités opprimées et qui peut mettre en mouvement la société civile. Dans le discours islamo-nationaliste du pouvoir, qui divise le monde et la société entre "nous" et "les ennemis", Osman Kavala est devenu en quelque sorte le prototype de "l'ennemi intérieur". 

2Que reproche le président Erdogan à ces diplomates ?

Tout est parti d'un communiqué (en anglais) publié le 18 octobre par les ambassades du Canada, de la France, de la Finlande, du Danemark, de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Nouvelle-Zélande, de la Norvège, de la Suède et des Etats-Unis, dans lequel ces pays appellent à un "règlement juste et rapide de l'affaire" Osman Kavala. 

Malgré une décision de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), qui a demandé en décembre 2019 la libération immédiate de l'opposant, et des menaces de sanctions européennes, la Turquie refuse de débattre sur le sujet. En réaction au communiqué du 18 octobre, Recep Tayyip Erdogan a demandé à son ministre des Affaires étrangères de déclarer persona  non grata les émissaires des dix pays concernés, comme l'a rapporté samedi l'agence de presse gouvernementale turque Anadolu. Une mesure qui a pour effet le départ volontaire ou forcé du pays. "Ils doivent apprendre et comprendre la Turquie, sinon la quitter", a lancé le président turc lors d'une cérémonie d'inauguration.

3Comment expliquer cette réaction de la Turquie envers des pays pourtant "proches" ? 

Selon Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la Turquie, le président Erdogan "agite la fibre nationaliste" à des fins électorales. Et tant pis si tous les pays ciblés font partie de l'OCDE, comme la Turquie, ou si sept d'entre eux font partie de l'Otan, dont la Turquie est un acteur-clé. 

"Erdogan veut frapper très fort. Aujourd'hui, il est dans une situation de politique intérieure assez compliquée, a expliqué Didier Billion sur franceinfo dimanche. Les sondages indiquent tous des intentions de vote autour de 30%. (...) Cette défection de son électorat traditionnel s'explique par une situation économique très dégradée." En jouant la carte de l'ingérence étrangère, le président Erdogan "essaye de faire feu de tout bois pour ressouder son électorat, mais cela n'a aucun rapport avec la réalité de la justice turque", analyse Didier Billion.

4Comment réagissent les pays visés ?

Aucune réaction diplomatique n'a pour l'instant fait suite à cette mesure. Ni Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, ni ses homologues concernés ne se sont exprimés sur cette annonce encore imprécise. "Nous n'avons pas encore reçu de notification officielle", a confié dimanche à franceinfo une source diplomatique française à Ankara. Comme l'explique Didier Billion, déclarer un ambassadeur persona non grata est une mesure rare, qui aurait des conséquences lourdes pour la Turquie.

"En termes diplomatiques (...), la réponse est la symétrie, rappelle-t-il. Les ambassadeurs turcs des dix pays concernés pourraient être rappelés à Ankara." Pour le spécialiste, le président Erdogan "joue un jeu infiniment dangereux, parce qu'il méprise les procédures diplomatiques habituelles." L'affaire relève du calcul politique intérieur, souligne l'expert de l'Iris, au prix de la coopération avec des pays "d'une importance capitale pour l'économie turque et pour ses relations politiques".

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Contestation en Turquie

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.