La mise en cause de députés d'opposition signe la dérive autoritaire d'Erdogan

Recep Tayyip Erdogan arrive à ses fins. Il veut imposer un régime présidentiel et mater son opposition. Celle de la gauche prokurde notamment. Pour cela il a mis tous les moyens. Deux élections législatives de suite, une guerre rouverte avec le PKK et maintenant un vote levant l’immunité des députés poursuivis, dont 50 membres du HDP, le parti considéré comme prokurde.

9 mars 2015. Erdogan réunit son cabinet dans son palais présidentiel, à Ankara.
9 mars 2015. Erdogan réunit son cabinet dans son palais présidentiel, à Ankara. (KAYHAN OZER / ANADOLU AGENCY)
Le Parlement turc a largement approuvé le 20 mai une réforme constitutionnelle qui permet la levée de l'immunité des députés visés par des procédures judiciaires. Principale cible de ce texte, les élus prokurdes du HDP qui sont notamment accusés de soutenir les séparatistes du PKK, le parti d’Ocalan, en prison en Turquie depuis 1999. Plusieurs députés du HDP  sont accusés de «propagande terroriste», ce qu'ils nient.

Le président Erdogan avait menacé à plusieurs reprises. «Mon peuple ne veut pas voir au Parlement des députés qui ont commis des crimes», avait-il affirmé, «et surtout pas ceux qui soutiennent l'organisation terroriste séparatiste», expression désignant le PKK. Le président avait dit qu'ils devaient «payer» pour leur remarques en faveur de l'autonomie pour les Kurdes, et avait estimé qu'on devrait leur supprimer leur immunité parlementaire afin de faciliter les poursuites. 

Femmes soutenant le HDP lors d\'un meeting. Le HDP est entré au parlement lors du scrutin du 7 juin 2015.
Femmes soutenant le HDP lors d'un meeting. Le HDP est entré au parlement lors du scrutin du 7 juin 2015. (ILYAS AKENGIN / AFP)

«Le parlement appartient au peuple pas aux fascistes»
Le texte, présenté par le parti au pouvoir, a reçu l'aval de 376 des 550 députés de la Grande assemblée nationale de Turquie (TBMM), soit plus que les deux tiers (367) requis pour une adoption directe. Le président Recep Tayyip Erdogan doit encore le ratifier.
 
Le HDP, accusé par le pouvoir turc d'être la «vitrine politique» du Parti  des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation classée terroriste par Ankara et ses alliés occidentaux, dénonce une manoeuvre du gouvernement pour l'évincer  du Parlement, où il est actuellement la troisième force.
 
Selahattin Demirtas, coprésident du parti turc HDP, le 6 juin 2012 à Istanbul, dans un meeting où drapeaux turc et kurde se côtoient, à la veille des élections législatives. 
Selahattin Demirtas, coprésident du parti turc HDP, le 6 juin 2012 à Istanbul, dans un meeting où drapeaux turc et kurde se côtoient, à la veille des élections législatives.  ( REUTERS/Murad Sezer)

Selahattin Demirtas, co-dirigeant du HDP avec Figen Yüksekdag, fait  partie des personnes exposées aux poursuites judiciaires. Il a qualifié de «coup» ce vote et a affirmé  «le parlement appartient au peuple, pas aux fascistes»  ajoutant que son parti utiliserait tous les moyens légaux, y compris un recours  devant le tribunal constitutionnel pour obtenir l'abrogation du texte.

Le HDP ne compte pas que des élus kurdes. Il se présente comme un parti de gauche, voulant dépasser la question nationale kurde. Les différents partis pro kurdes qui l’ont précédé ont toujours fini par être interdits et de nombreux élus ont fini en prison. Une députée actuelle du HDP, Leyla Zana,a passé 10 ans en prison (1994-2004) après la levée de son immunité parlementaire en 1994. Elle avait reçu l'année suivante le prix Sakharov du Parlement européen. 

La décision de lever l’immunité des députés poursuivis s’inscrit dans un contexte violent. Après sa défaite lors des éléctions législatives de juin 2015, le président Erdogan a tout fait pour réveiller le conflit latent entre le PKK et l’Etat turc auquel il avait mis fin grâce à un processus de négociations. Le PKK a réagi en multipliant les attaques jusqu’à pousser au soulèvement de quartiers entiers de villes du sud est du pays, à fortes composantes kurdes. 

Le président Erdogan, en son palais démesuré, a ensuite pu gagner les élections de novembre et disposé d’une majorité suffisante pour procéder à sa réforme constitutionnelle qui doit officialiser son pouvoir présidentiel. 

Sa conception autoritaire ne touche pas que les députés. Il a aussi décidé de mettre au pas une grande partie de la presse, du moins celle qu’il ne contrôle pas déjà. Deux journalistes du grand journal turc Cumhuriyet ont été inculpés et écroués temporairement le 26 novembre 2015 et le pouvoir a attaqué des medias du groupe Gülen.

Merkel et Erdogan à Ankara le 18 octobre 2015
Merkel et Erdogan à Ankara le 18 octobre 2015 (Metin Pala / ANADOLU AGENCY)

Critiques en Europe
Erdogan ne manque pas de persévérance. Il faut dire qu’il détient une carte maitresse dans son jeu et qu’il a su s’en servir. Il a réussi à obtenir le soutien de l’Allemagne, tout d’abord, puis celui de l’Europe en se présentant comme le seul à pouvoir résoudre la question des migrants, malgré de vives critiques.
 
De fait la question migratoire semble s’être calmée entre la Turquie et la Grèce grâce à cet accord, qui reste cependant fragile. Les députés européens on en effet, pour l’instant, refusé d’assouplir la politique des visas et un tribunal grec a qualifié la Turquie de pays «peu sûr» interdisant le retour de migrants.
 
De plus les dernières informations sur les députés turcs, qui surviennent alors que se tient à Istanbul un sommet «humanitaire mondial » sous l’égide de l’Onu, obligent les chefs d’Etat à se montrer prudent avec le président Erdogan.  «Pour la stabilité intérieure de toute démocratie, il est important que  tous les groupes sociétaux pertinents soient représentés aussi au Parlement», a  souligné vendredi le porte-parole de Mme Merkel, qui se rend en Turquie.

«Bien entendu certaines évolutions en Turquie sont sources de vives  préoccupations», a dit la chancelière dans un entretien à l'hebdomadaire Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung (FAS), évoquant notamment «les fortes  inquiétudes» que suscite la levée de l'immunité des élus au parlement turc, une  décision qui aura selon elle «des conséquences graves» pour le personnel politique kurde. 


La France accueille le parti des Kurdes syriens
Curieusement, le HDP est mis au ban de la politique turque au moment où les américains soutiennent le bras armé du PKK côté syrien. En effet, dans la lutte contre Daech en Syrie, les Américains ont choisi de s’appuyer sur les forces kurdes du YPG, très proches du PKK, en les armant et les soutenant avec leur aviation…alors que le PKK reste considéré comme un mouvement terroriste…
 
A Paris, qui considère aussi le PKK comme un mouvement terroriste, une «représentation du Rojava en France» devrait être inauguré le 23 mai. Le Rojava est la région kurde de Syrie, tenue par les YPG, qui réclame pour le moins son autonomie…au grand dam d’Ankara.
 
Résultat, les interrogations pèsent sur les dérives du président turc. «Erdogan a privilégié un modèle autoritaire et présidentialiste par rapport au régime parlementaire, qu'il avait pourtant fort bien su gérer dans la première décennie du millénaire. Sa dérive personnelle est telle qu'il vient d'être lâché par Ahmed Davutoglu, l'un de ses plus fidèles compagnons d'armes, qui fut d'abord son ministre des Affaires étrangères, puis son premier ministre», note le géopoliticien et journaliste Renaud Girard.