Trois militaires français tués au Mali : "Cette guerre, en l'état, est ingagnable", affirme le journaliste Vincent Hugeux

Trois soldats français ont été tués en opération au Mali lundi. Au total, 48 soldats français ont perdu la vie depuis 2013 dans la région.

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Un véhicule blindé français de l'opération Barkhane passe par le Mont Hombori, une zone au sud du Mali, en mars 2019. (DAPHNE BENOIT / AFP)

"Cette guerre, en l'état, est ingagnable", a affirmé mardi 29 décembre sur franceinfo Vincent Hugeux, journaliste et essayiste, spécialiste du continent africain, alors que trois militaires français sont morts lundi dans la région des "trois frontières", cette zone du centre du Mali proche du Burkina Faso et du Niger. Au total, 48 soldats français ont perdu la vie depuis 2013 dans la région. Selon le journaliste, la France n'envisage pas pour autant un retrait : "Ce serait une sorte de reddition en rase campagne et un triomphe propagandiste et opérationnel pour les jihadistes."

franceinfo : Avez-vous des précisions sur ce qui s'est passé ?

Vincent Hugeux : Le scénario est hélas connu. Il est classique. Il s'agit de ce qu'on appelle un engin explosif improvisé, en l'occurrence vraisemblablement une mine artisanale. Ne nous méprenons pas sur cette terminologie, ça ne signifie pas que c'est du bricolage, ce n'est pas du cocktail Molotov. On sait très bien que les différentes nébuleuses jihadistes détiennent des armements sophistiqués et par exemple, en l'occurrence, peuvent placer des mines extrêmement puissantes. Il y a aussi des possibilités d'actionner à distance ce type d'explosifs.

Quarante-huit soldats français ont perdu la vie depuis 2013 dans la région. Cette guerre peut-elle se terminer un jour ?

Le dispositif Barkhane s'acquitte avec beaucoup de pugnacité et de bravoure d'une mission impossible. Cette guerre, en l'état, est ingagnable. Vous pouvez avoir une supériorité militaire absolument massive, notamment par le monopole de la puissance du ciel, hélicoptères, drones, mirages, etc. Ce qui se joue au sol est d'une autre nature. Si très laborieusement vous réussissez à libérer une zone d'une brigade de djihadistes, qu'elle vienne de la nébuleuse Al-Qaïda ou de la nébuleuse État islamique les deux principales matrices engagées, si derrière cela, vous n'avez pas un État fonctionnel qui est en capacité de déployer un minimum d'administration, de convaincre les citoyens qui y vivent qu'ils ont plus intérêt à pactiser en quelque sorte avec l'autorité centrale éventuelle qu'à "passer sous les fourches caudines" des jihadistes qui eux, parfois, et on l'oublie, peuvent fournir des services sociaux que l'État ne fournit plus depuis des lustres.

"On est vraiment dans un dilemme de la tragédie classique, c'est-à-dire que la France ne peut ni partir brusquement ni rester indéfiniment."

Vincent Hugeux, journaliste

à franceinfo

Lors d'un sommet de la force du G5 Sahel à Pau en janvier, le président Macron avait dit "toutes les options sont sur la table". C'était de la rhétorique. Toutes, sauf une: le retrait. Parce qu'il est parfaitement clair que dans ce cas-là, ce serait donc une sorte de reddition en rase campagne et un triomphe propagandiste et opérationnel pour les jihadistes.

Comment expliquez-vous l'intensité des opérations militaires depuis plusieurs mois ?

Lors du sommet de Pau, il avait été décidé de focaliser l'effort sur cette fameuse zone des "trois frontières", donc aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. À l'époque, Emmanuel Macron avait dit que l'ennemi prioritaire était l'État islamique. L'État islamique au grand Sahara, en l'occurrence. Mais on sait qu'opèrent aussi des brigades d'une autre nébuleuse jihadiste qui s'appelle le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, qu'on appelle maintenant Rassemblement pour la victoire de l'islam et des musulmans. Vous avez une double conflictualité avec ces mouvances. En réalité, les militaires français étaient partis là-bas pour une opération d'un mois. Ce qu'on appelle dans le jargon militaire d'interopérabilité c'est-à-dire la capacité de mener ensemble français et soldats des forces maliennes, des opérations au bénéfice des populations civiles. Vous avez de cet effort qui a été concentré là-dessus, mais cela ne signifie pas qu'il n'y a pas d'autres fronts. C'est vraiment la métaphore du cancer et des métastases. N'oublions pas qu'en septembre, vous avez deux militaires français du 1er régiment de hussards parachutistes de Tarbes qui eux aussi, ont été tués dans une opération de même nature, engin explosif improvisé, mais c'était à Tessalit. C'est-à-dire l'extrême nord-est du Mali, aux confins de la frontière algérienne.

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