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L'extravagante histoire du médecin qui aida à piéger Ben Laden

Recruté par la CIA, le Pakistanais Shakil Afridi a participé à la traque du leader d'Al-Qaïda. Il est rejugé, mardi, pour trahison envers son pays.

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Le chirurgien pakistanais Shakil Afridi, le 22 juillet 2010, lors d'une campagne de lutte contre la malaria dans le district tribal de Khyber, au Pakistan. (MOHAMMAD RAUF / AFP)

Héros pour les uns, traître pour les autres. Le médecin pakistanais Shakil Afridi est l'une des petites mains qui ont permis de retrouver Oussama Ben Laden, caché dans un complexe fortifié d'Abbottabad et tué le 2 mai 2011. Un acteur de l'ombre dont le rôle aurait pu être oublié dès la mort du leader d'Al-Qaïda.

Au contraire, l'opération commando des Navy Seals a marqué le début des déboires de Shakil Afridi. Plus de deux ans après l'assaut, ce chirurgien proche de la cinquantaine est rejugé, mardi 8 octobre, après une première condamnation à 33 ans de prison par un tribunal tribal pakistanais. Son aide à la CIA n'a pas été appréciée au Pakistan, dont les autorités ont perçu le raid américain comme une violation de la "souveraineté nationale".

Une maîtresse américaine

L'histoire commence dans l'Agence de Khyber, une région tribale du nord-ouest du Pakistan, à la frontière avec l'Afghanistan. Shakil Afridi y est chirurgien en chef, et vit avec femme et enfants à Peshawar. Au printemps 2011, constatant des déplacements à répétition à Abbottabad, ses collègues de l'hôpital de Jamrud soupçonnent une relation extraconjugale, relate Newsweek (lien en anglais). Mauvaise piste : le médecin prête main forte à la CIA, et ce "depuis des années", selon l'agence Reuters.

Cette fois, il ne s'agit pas de fournir des informations sur des groupes tribaux, mais de mener une campagne de vaccination contre l'hépatite B. Peu préoccupée par la santé des habitants, la CIA cherche surtout à obtenir des preuves ADN qu'Oussama Ben Laden et sa famille se trouvent bien dans une maison fortifiée d'Abbottabad. En obtenant des échantillons de sang des enfants, l'agence pourrait les comparer à ceux d’une sœur du dirigeant islamiste, morte à Boston en 2010. Reste à monter l'opération.

Un rôle "très utile pour l'opération militaire"

Une enquête du Guardian (en anglais) a révélé que Shakil Afridi avait payé des professionnels de santé locaux, qui auraient rejoint le dispositif sans avoir connaissance de la cible. Pour donner l'illusion d'une vraie campagne de vaccination, l'opération débute dans un quartier pauvre de la ville, à grand renfort d'affiches. Puis elle est déplacée, en avril, dans le quartier de Bilal Town, où habite Oussama Ben Laden. Une infirmière parvient alors à pénétrer dans le complexe fortifié, pendant que Shakil Afridi l'attend dehors. L'issue de l'opération de prélèvements sanguins reste floue mais, un mois plus tard, Oussama Ben Laden est tué.

En janvier 2012, le secrétaire américain à la Défense, Leon Panetta, a reconnu le rôle de Shakil Afridi. "Il nous a aidés à obtenir des renseignements, ce qui a été très utile pour l'opération militaire", a-t-il confié à CBS.

Côté pakistanais, la découverte du rôle joué par Shakil Afridi a provoqué l'ire des autorités. Une vingtaine de travailleurs de santé ont été licenciés pour avoir agi "contre l'intérêt national" - avant d'être réintégrés en mars dernier. Shakil Afridi, lui, a été arrêté par les forces pakistanaises, peu de temps après le raid, et incarcéré.

Le chirurgien a été condamné à 33 ans de prison, le 30 mai 2012, par un tribunal tribal du district semi-autonome de Khyber. Officiellement, il n'a pas été puni pour la fausse campagne de vaccination, mais pour des liens présumés avec le Lashkar-e-Islam, un groupe islamiste armé ayant perpétré de nombreux enlèvements dans le district de Khyber. Il a toujours nié être un membre de cette organisation, tout comme il a affirmé ne pas connaître les intentions profondes de la CIA.

"Fier de travailler pour la CIA"

Dans une interview accordée à Fox News durant sa détention, Shakil Afridi, "fier de travailler avec la CIA", assure avoir été torturé en prison par des membres de l’agence de renseignement pakistanaise. Obtenue en corrompant des surveillants pénitentiaires, cette interview lui a valu un placement à l'isolement total de la part des autorités. Il y a répondu par une grève de la faim entamée en novembre 2012.
 
"Il devrait être salué et récompensé pour ses actions, pas puni et calomnié", ont clamé les sénateurs républicain et démocrate John McCain et Carl Levin. En représailles après la condamnation, les Etats-Unis ont suspendu le versement au Pakistan d'une aide de 33 millions de dollars. En août, le jugement a été annulé, donnant lieu à un second procès. La justice pakistanaise a décidé de rejuger Shakil Afridi après avoir estimé qu'il n'avait pas eu la chance de se défendre convenablement.
 
Un policier passe devant la prison centrale de Peshawar (Pakistan), le 24 mai 2012. Shakil Afridi y est incarcéré. (FAYAZ AZIZ / REUTERS)

Même s'il est libéré à l'issue de ce nouveau procès, le docteur Shakil Afridi devra, selon toute probabilité, quitter le Pakistan, où des groupes radicaux ont mis sa tête à prix. Les autorités pensent que sa vie serait en danger même derrière les barreaux. "Je sais que certains réduiraient son corps en kebab s'ils le trouvaient", a confié à Newsweek un proche du chirurgien. 

Six membres étrangers de l'ONG Save the Children ont, eux, été expulsés du Pakistan, car ils auraient eu des contacts avec Shakil Afridi et l'auraient introduit auprès de la CIA - ce qu'ils nient. L'affaire Afridi a affecté le travail d'autres ONG étrangères, soupçonnées par le gouvernement de profiter de campagnes de vaccination pour faire de l'espionnage. Une vingtaine de personnes participant à ces campagnes ont été tuées depuis un peu plus d'un an dans le pays, notamment par des rebelles islamistes talibans. La lutte contre la poliomyélite, maladie endémique au Pakistan, en fait les frais.

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