Russie: une étude dévoile la pratique généralisée de l'excision au Daghestan

Il n’y a pas qu’en Afrique où l’on pratique encore l’excision. En Russie, le rapport d’une ONG publié le 15 août 2016 a révélé que ce rite est encore inscrit dans certaines communautés du Daghestan, une république russe musulmane du Nord-Caucase.

Des jeunes femmes passent leur après-midi à la piscine publique de Makhatchkala, capitale du Daghstan, en 2012.
Des jeunes femmes passent leur après-midi à la piscine publique de Makhatchkala, capitale du Daghstan, en 2012. (REUTERS/Maria Turchenkova)


«Il faudrait exciser toutes les femmes. Il n'y aurait plus de débauche sur Terre, moins de sexe. (...) Le Tout-puissant a crée la femme pour porter et élever les enfants. L'excision n'affecte pas tout cela. Les femmes ne cesseraient pas de donner naissance, mais il y a aura certainement moins de mœurs légères.»

Ismaïl Berdiev en 2009, en conversation avec le chef du conseil des muftis, Ravil Gainutdin.
Ismaïl Berdiev en 2009, en conversation avec le chef du conseil des muftis, Ravil Gainutdin. (MIKHAIL KLIMENTYEV / RIA NOVOSTI / SPUTNIK)

 

Ces propos d'Ismaïl Berdiev, interrogé par l'agence russe Interfax le 15 août, ont suscité l'émoi en Russie. Le président du centre de coordination des musulmans du Caucase du Nord réagissait à la publication, la veille, d'un rapport sur la pratique de l'excision au Daghestan, république russe sur les bord de la mer Caspienne. Une pratique «invisible» avec laquelle les autorités publiques entretiennent une relation «ambiguë», selon l'ONG Initiative pour la justice, auteure de l'étude.


Le Daghestan est une république du disctrict du Caucase Nord appartenant à la Russie. Le Caucase Sud est lui indépendant depuis la chute de l'URSS en 1991, et est formé par les Etats de Géorgie, d'Arménie et d'Azerbaïdjan.

Une pratique invisible et taboue
Cette enquête est basée sur nombreux témoignages de femmes de 19 à 70 ans, excisées ou pratiquant l'excision, et d'experts sanitaires, récupérés au printemps 2016 au Daghestan. La collecte de ces informations a pris plus de temps que prévu, au vu des «réticences des personnes interrogées à répondre aux questions intimes» et du contrôle des hommes sur les femmes, dont certains ont insisté pour «être présents lors de toutes les conversations»

Dans les régions montagneuses du Sud-Ouest, les enquêteurs indiquent avoir parlé à des femmes qui considèrent le rite comme obligatoire pour une musulmane et, bien qu'elles le considèrent comme «violent», sont soucieuses de le perpétuer pour les générations suivantes. Seule une petite minorité d'entre elles affirmaient refuser de mutiler leurs filles. L'excision, pratiquée sur les filles avant leurs trois ans, est pour ces groupes une «garantie de qualité de la future mariée» et donc d'honneur pour sa famille.

Les chefs religieux locaux, tous conscients de la pratique, ont quant à eux émis des avis partagés. Alors que des responsables salafistes déclarent ne pas le promouvoir, l'imam de la mosquée de Makhatchkala rappelle que «pour l'école shafiiste, l'excision des filles est considéré comme une nécéssité («wajib»), soit un concept très proche de l'obligation («fard»). Ne pas le faire, c'est tomber dans le péché.» Les Daghestanais sont à 90% musulmans sunnites shafiistes (une des quatre écoles de l'islam sunnite).

Des habitants du village de Chirkey, au centre du Daghestan, se rendent aux funérailles d\'un imam tué en août 2012 dans un attentat-suicide.
Des habitants du village de Chirkey, au centre du Daghestan, se rendent aux funérailles d'un imam tué en août 2012 dans un attentat-suicide. (REUTERS/Ruslan Alibekov/NewsTeam/Handout)

Une opération aux conséquences tragiques
Le rapport mentionne de même les conséquences tragiques de cette tradition. Les excisions sont rarement pratiquées en milieu hospitalier, souvent dans les foyers et par des personnes sans formation médicale. Une témoin raconte que son mari l'a quittée après qu'il s'est rendu compte de sa stérilité après l'opération. Les cas de décès liés à une infection sexuelle sont cachés, il est donc impossible de savoir s'ils sont liés à la mutilation.

Dans les milieux urbains comme Makhatchkala, la capitale de la république, les gynécologues, médecins et juristes interrogés ont refusé de critiquer cette tradition, quand ils n'affirmaient pas ignorer son existence. Certains ont néanmoins accepté de se livrer. «C'est un grave problème sanitaire, signale un expert dans le rapport. Mais ce n'est qu'un problème local et la loi ne le réglemente pas».

Les auteurs de l'étude recommandent l'écriture d'une nouvelle loi, qui interdirait l'excision plus explitement que celle présente dans le Code criminel russe, ainsi que des campagnes de sensibilisation menées dans les écoles et dans les mosquées du Daghestan. Ils rappellent de même que les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants sont condamnées par l'ONU depuis 1995.

Des enfants et des jeunes gens du village de Gimry, au centre du Daghestan, en 2012.
Des enfants et des jeunes gens du village de Gimry, au centre du Daghestan, en 2012. (REUTERS/Maria Turchenkova)

La faute à un Islam radical, selon Moscou
Interrogé par le quotidien Kommersant, une fois le rapport rendu public, Alexandre Brod, conseiller sur les droits de l'Homme auprès de Vladimir Poutine, a affirmé qu'il «est bien triste que des telles pratiques archaïques apparaissent au Daghestan, où sur fond de dégradation économique, l'Islam se radicalise et se sert de ce genre de pratiques inhumaines comme d'une arme».

L'Islam radical n'est cependant pas chose nouvelle au Daghestan. Il est arrivé progressivement après la chute de l'URSS, lorsque le clergé traditionnel musulman s'est révélé inadapté à une brutale ouverture à la religion. Ce phénomène, accompagné d'une forte instabilité politique et de conditions économiques et sociales désastreuses, a rendu visible certains groupes islamistes radicaux, souvent supportés par des puissances étrangères (saoudiens, pakistanais, iraniens).

Une femme marche sur la route d\'Akhty, un village montagnard du sud du Daghestan, en août 2012.
Une femme marche sur la route d'Akhty, un village montagnard du sud du Daghestan, en août 2012. (REUTERS/Maria Turchenkova)

«Si c’est le Daghestan qui fut le premier foyer de l’islamisme radical au Caucase, vers le milieu des années 1990, il en devient le centre idéologique et c’est la Tchétchénie qui en devient le centre d’expérimentation», signale la chercheuse Sylvie Gangloff dans son introduction d'Islam au Caucase (2006). La république du Daghestan a même abrité, entre 1997 et 1999, un califat wahhabite autoproclamé. Les habitants des villages de Kadar, Chabanmakhi et Karamakhi ont vécu selon la charia, accueillaient des groupes armés et ont même disposé de leurs propres lois et institutions, avant que l’armée russe n’intervienne.

Des combattants islamistes du Daghestan prennent la pose à Botlikh, près de la frontière tchétchène, en 1999.
Des combattants islamistes du Daghestan prennent la pose à Botlikh, près de la frontière tchétchène, en 1999.

L'intervention d'Ismaïl Berdiev, maintes fois commentée, aura finalement permis de médiatiser le rapport, et ainsi de faire débattre les Russes autour de l'existence de ces pratiques mutilatoires à l'intérieur de leurs frontières. Le lendemain, le dignitaire religieux est revenu sur ses propos, les qualifiant de «plaisanterie maladroite».

Un ancien porte-parole de l'Eglise orthodoxe est venu à la rescousse d'Ismaïl Berdiev sur Facebook: «Quel tapage féministe! L'excision n'est pas nécéssaire: les femmes orthodoxes n'en ont par exemple pas besoin, car n'ont pas les mœurs légères, elles (...) Bien sûr, Dieu a créé la femme pour porter et élever les enfants.» Et de conclure sa publication par: «Le féminisme est un mensonge du XXe siècle!»