Abkhazie: la mandarine première «victime» de la chute du rouble

En Abkhazie, plus de six ans après la reconnaissance du territoire par Moscou, le rouble joue le rôle de monnaie officieuse. Le décrochage de la devise russe a déjà un impact sur l’économie abkhaze, qui doit parfois vendre ses mandarines à perte.

Une Abkhaze vendeuse de mandarines, à la frontière russe.
Une Abkhaze vendeuse de mandarines, à la frontière russe. (DENIS SINYAKOV / AFP)
Les mandarines abkhazes sont célèbres en Russie. Réputées plus sucrées que leurs cousines cultivées au Maroc ou en Turquie, elles arrivent à maturité entre la fin de l’automne et le milieu de l’hiver. A point nommé pour célébrer le passage à la nouvelle année. Pourtant, ces jours-ci, Rouslan n’en voit pas autant que d’habitude à Sotchi (à la frontière russo-géorgienne). Ce chauffeur de taxi originaire de Gagra, en Abkhazie, officie côté russe, à quelques dizaines de kilomètres de la terre qui l’a vu naître.
 
Cette terre, petit bout de rivage de la mer Noire, n’est pas vraiment un pays et encore moins une région de Géorgie, dont elle est censée partager les frontières depuis la chute de l’Union soviétique. L’Abkhazie, même pas 250.000 habitants et un territoire aussi grand et montagneux que celui de la Corse, mène sa barque en solitaire depuis 1993. A l’époque, les Abkhazes achèvent leur guerre d’indépendance contre Tbilissi et reçoivent l’appui inconditionnel de Moscou, jamais démenti depuis. L’Abkhazie n’a, de fait, jamais vraiment quitté l’orbite russe. Elle s’en est même rapprochée après la guerre russo-géorgienne de 2008, lorsque la Russie l’a reconnue comme Etat au côté de l’Ossétie du Sud.

Les cousins de Rouslan sont restés au pays et travaillent dans une plantation de mandarines et d’autres agrumes. Ces temps-ci, ils pestent contre la Russie et sa monnaie. Ils doivent vendre à perte depuis quelques semaines, à cause de la dépréciation du rouble, qui a perdu près de 44% de sa valeur en dollars depuis le 1er janvier 2014. «Le rouble ne correspond plus à la réalité du travail», juge Rouslan. Les heures passées dans les plantations sont les mêmes qu’avant, mais la monnaie, elle, vaut presque deux fois moins.

Depuis le début de la crise ukrainienne en novembre 2013 et surtout depuis septembre 2014, le rouble perd de sa valeur. Ici, son taux de change en dollars depuis le 1er novembre 2013, tombé aujourd\'hui à 0,017$ le rouble.
Depuis le début de la crise ukrainienne en novembre 2013 et surtout depuis septembre 2014, le rouble perd de sa valeur. Ici, son taux de change en dollars depuis le 1er novembre 2013, tombé aujourd'hui à 0,017$ le rouble. (Géopolis avec Datawrapper)

Pour un économiste spécialiste de la région ayant souhaité rester anonyme, «ce n’est pas la dépréciation elle-même qui frappe le plus durement les Abkhazes : ils consomment peu de produits importés ailleurs que de Russie. C’est plutôt l’inflation qui en résulte.» Car l’augmentation des prix, pas loin d’être galopante – le gouvernement l’évalue à 11,5% en 2014 mais, sur place, elle serait plutôt de 20% suite à l’explosion des prix pendant les Jeux olympiques –, ne peut guère être répercutée sur celui des mandarines, dans cette région très pauvre. Et s’ajoute à cela, pour aller vendre à la sauvette les précieux fruits aux files de voitures qui se rendent aux stations de sports d’hiver, le «petit billet» indispensable à la bienveillance des douaniers.

A long terme, la crise du rouble pourrait se révéler encore plus néfaste pour l’Abkhazie. Ses ressortissants, presque tous détenteurs de documents d’identité russes suite à la politique du passeport menée par Moscou, sont nombreux à travailler de l’autre côté de la frontière et à renvoyer de l’argent à leurs familles. Récemment, les sommes ont rétréci, la faute à l’inflation qui laisse moins de marges à la fin du mois. Et chaque rouble reçu compte pour moitié.

Le Premier ministre russe Dimitri Medvedev (à droite), avec de gauche à droite, la directrice de la banque centrale Elvira Nabiullina, le ministre des Finances Anton Siluanov et le vice-Premier ministre Igor Shuvalov, le 16 décembre 2014, jour où le rouble a atteint une valeur historiquement basse.
Le Premier ministre russe Dimitri Medvedev (à droite), avec de gauche à droite, la directrice de la banque centrale Elvira Nabiullina, le ministre des Finances Anton Siluanov et le vice-Premier ministre Igor Shuvalov, le 16 décembre 2014, jour où le rouble a atteint une valeur historiquement basse. (EKATERINA SHTUKINA / POOL / AFP)

De la même façon, les cinq milliards de roubles promis par Moscou et inclus dans un accord de coopération signé par la Russie et l’Abkhazie le 24 novembre ont moins d’allure, un mois plus tard. De l’équivalent de 87 millions d’euros, on est en effet passé à moins de 70 millions.

La crise russe risque de durer. Tout comme son impact sur les mandarines abkhazes. Vladimir Poutine mise sur un retour à la normale en 2017. Pour notre économiste, «le rouble ne se redressera pas d’un coup de baguette magique. Cela dépendra surtout d’éléments qui ne dépendent pas de Moscou. Si les sanctions américaines et européennes se maintiennent et que le prix du baril reste si bas (inférieur à 60 dollars alors que Moscou a misé sur un baril à 100 dollars pour son budget 2015-2017, NDLR), difficile de dire quand la crise prendra fin.»