Royaume-Uni : qui est Sergueï Skripal, l'ex-espion russe exposé à "une substance toxique" mystérieuse ?

Cet agent double de 66 ans coulait une retraite paisible au Royaume-Uni. Il a été retrouvé inconscient, sur un banc, probablement empoisonné, au côté de sa fille. 

Sergueï Skripal parle à son avocate au palais de justice de Moscou (Russie), le 9 août 2006.
Sergueï Skripal parle à son avocate au palais de justice de Moscou (Russie), le 9 août 2006. (MISHA JAPARIDZE / AP / SIPA)

Un dimanche comme un autre dans le centre commercial de Salisbury, petite ville du sud de l'Angleterre. Mais ce dimanche 4 mars, la police locale reçoit un appel inhabituel : deux silhouettes gisent sur un banc. Un homme de 66 ans et une femme de 33 ans sont inconscients. La victime masculine fait des "mouvements étranges avec ses mains et regarde le ciel", rapporte une témoin de la scène à la BBC (en anglais). Les deux personnes, toujours "dans un état critique" mardi 6 mars, ont été hospitalisées pour "une exposition présumée à une substance toxique non identifiée". 

Une découverte étrange, d'autant que l'homme de 66 ans, découvert à côté de sa fille, n'est pas tout à fait un inconnu : il s'agit de Sergueï Skripal, un ex-espion russe qui a travaillé au service de sa Majesté. Franceinfo vous en dit plus sur lui. 

Un agent double condamné par la Russie

Sergueï Skripal aurait été recruté par les services secrets britanniques dès les années 1990, signale la BBC (en anglais). A ce moment-là, l'homme officie à la Direction générale des renseignements de l'Etat-Major russe, jusqu'en 1999, où il obtient le grade de colonel. Il poursuit sa carrière pour le compte du ministère russe des Affaires étrangères jusqu'en 2003, tout en continuant à informer les Britanniques. Il est finalement arrêté, l'année suivante, par les services de sécurité russes (FSB, ex-KGB) et plaide coupable lors de son procès. Selon le Telegraph (en anglais), "l'espion au sac Louis Vuitton" passait ses informations au MI6 par le biais d'une fausse pierre posée dans un parc moscovite. 

Moscou lui reproche notamment d'avoir été payé 100 000 dollars par le MI6, les services secrets britanniques, pour leur livrer des informations classifiées et des secrets d'Etat russes. Sergueï Skripal aurait notamment fourni des dates, des lieux de rencontre et l'identité de plusieurs dizaines d'agents secrets russes opérant en Europe, explique The Independent (en anglais). En août 2006, l'agent double est condamné pour haute trahison à 13 ans de prison, pour avoir espionné la Russie au profit du Royaume-Uni.

Une monnaie d'échange entre la Russie et les Etats-Unis

Rebondissement en 2010 : cette année-là, le président russe Dmitri Medvedev gracie Skripal. L'espion fait partie d'un marché rocambolesque, le plus important depuis la fin de la guerre froide. La Russie récupère dix agents secrets russes, installés aux Etats-Unis, et démasqués par le FBI. Parmi eux, Anna Chapman, une jeune femme d'affaires russes surnommée la "nouvelle Mata Hari" à New York.

En échange, Sergueï Skripal et trois autres agents doubles sont relâchés par Moscou et livrés aux Américains. Skipal, lui, est débriefé par les services secrets britanniques, rappelle The Guardian (en anglais). L'agent se réfugie alors en Angleterre. 

Un retraité paisible en Angleterre

Pendant huit ans, Sergueï Skripal fait "profil bas". L'ancien agent double prend "une nouvelle identité", indique le Guardian, et bénéficie d'un logement ainsi que d'une pension. Selon le Telegraph (en anglais), l'homme, installé dans la petite ville de Salisbury, "profite paisiblement de sa retraite". "Il ne ressemble pas à un espion. Il ne paraît pas vraiment intelligent, il semble très décontracté. C'est difficile de se rappeler d'un détail en particulier sur lui", confie un voisin au journal.

Depuis 2012 et la mort de sa femme, enterrée en Angleterre, l'homme vivait seul. Leur fils a lui trouvé la mort, en 2017, lors d'un voyage en Russie. Son corps a été rapatrié pour être enterré également au Royaume-Uni, précise The Independent. Il ne lui restait que sa fille, Youlia, qui a été découverte, inconsciente, sur le même banc que lui. Elle aussi a été hospitalisée dans un état critique. 

Un "traître" éliminé par Moscou ? 

Les circonstances de l'empoisonnement présumé de Sergueï et sa fille Youlia ont vite fait ressurgir le spectre de l'assassinat d'Alexandre Litvinenko. Cet ancien agent du KGB est mort à Londres en 2006, après avoir été empoisonné au polonium-210, une substance radioactive extrêmement toxique. La Russie a toujours nié avoir tué Litvinenko et refusé d'extrader le principal suspect. "Il y a comme un air de déjà-vu", a d'ailleurs déclaré sa veuve Marina, au Times, pour commenter le cas Sergueï Skripal.

"Le premier soupçon qui vient à l'esprit, c'est qu'il s'agit d'un assassinat commandité par le Kremlin", affirme à l'AFP l'homme d'affaires britannique William Browder, à l'origine d'une loi américaine prévoyant des sanctions pour les Russes reconnus coupables de violations des droits de l'Homme. "Parce que cet homme était considéré comme un traître à la Russie par le Kremlin et que Poutine a dit publiquement qu'ils assassinaient les traîtres", explique-t-il.

Une hypothèse rapidement balayée par le Kremlin. A Moscou, l'un de ses porte-parole a affirmé n'avoir "aucune information" sur l'affaire de Salisbury. "Personne n'a pour l'instant demandé" à Moscou de participer à l'enquête, a-t-il déclaré, soulignant que "Moscou est toujours disposée à coopérer". A Salisbury, les enquêteurs tentent toujours de déterminer l'origine et la nature de la "substance toxique" dont ont été victimes Sergueï Skripal et sa fille, toujours en soins intensifs dans un état critique.