Après le Brexit, tempête chez les travaillistes: un débat très politique

Les conséquences du Brexit sont imprévisibles. Le leader du parti travailliste, Jeremy Corbyn, étiqueté comme étant à la gauche du parti britannique, se voit reprocher de n’avoir pas assez soutenu le «remain» alors que le Brexit a gagné, notamment chez les électeurs les plus défavorisés, souvent partisans du Labour. Résultat, il se voit concurrencé à la tête du parti d’opposition.

Angela Eagle et Jeremy Corbyn, deux des trois candidats déclarés à la tête du parti travailliste britannique.
Angela Eagle et Jeremy Corbyn, deux des trois candidats déclarés à la tête du parti travailliste britannique. (LEON NEAL Daniel Leal-Olivas / AFP / AFP)

Triomphalement élu en septembre par les militants, M.Corbyn n'a jamais réussi à s'imposer auprès de la majorité des cadres du parti, qui le jugent trop à gauche et incapable de remporter des législatives. Les critiques ont redoublé depuis le vote pour le Brexit du 23 juin, avec une motion de défiance de 172 députés travaillistes contre 40 et la démission des deux tiers de son cabinet fantôme.

Bilan: Jeremy Corbyn doit aujourd’hui faire campagne pour être réélu à la tête de son parti, face à deux autres candidats déjà déclarés. La députée Angela Eagle et son homologue Owen Smith. Face à ses opposants, le leader du parti a cependant remporté une victoire au sein de l’appareil travailliste après la décision du comité exécutif de l'autoriser à se présenter automatiquement lors de nouvelles élections pour la direction du Labour, dont le résultat devrait être connu en septembre.

Concrètement, cela signifie qu'il n'a pas besoin de recueillir le soutien de 20% des députés travaillistes de Westminster et du Parlement européen pour concourir, ce qui aurait pu s'avérer particulièrement ardu étant données ses relations actuelles avec les élus.

Tout comme le parti conservateur a quasi explosé en raison du vote du Brexit entraînant la chute de David Cameron, la disparition de Boris Johnson et l’arrivée au pouvoir de Theresa May, le parti travailliste est en pleine crise depuis le référendum. Beaucoup d'élus reprochent à Corbyn, qui n'a jamais été un europhile convaincu, de ne pas s'être suffisamment impliqué pendant la campagne, facilitant la victoire du Brexit. Alors que des élections législatives anticipées se profilent, ils redoutent que Jeremy Corbyn les fasse perdre une nouvelle fois.

L'ombre de Tony Blair sur le Labour
Mais si la personnalité de Corbyn peut jouer un rôle dans cette crise interne, celle-ci marque surtout les divisions idéologiques qui traversent le parti travailliste. Comme elles traversent tous les partis de gauche en Europe. Le référendum a mis en lumière une coupure entre le Parti travailliste et l'électorat populaire. «Cette tendance n'est pas nouvelle, elle a commencé avec l'avènement du New Labour de Tony Blair en 1997», confirme Matthew Goodwin, de l'université du Kent.dans Les Echos

Dans un entretien à Géopolis, le professeur de Sciences-Po, Marc Lazar, notait que la  «sensibilité de gauche qui se décline différemment d’un pays à l’autre s’est emparée du Parti travailliste britannique et est présente comme minorité dans tous les partis sociaux–démocrates, au PS en France (ce sont les «frondeurs») et au Parti démocratique italien».

Comparaison entre le vote sur le Brexit en 2016 au Royaume-Uni et le vote sur la Constitution européenne en France, en 2005.
Comparaison entre le vote sur le Brexit en 2016 au Royaume-Uni et le vote sur la Constitution européenne en France, en 2005. (theconversation.com)

Cette coupure était déjà apparue en France quand le PS (certes divisé) défendait le «oui» au référendum de 2005 et que le «non» l'a emporté, mettant le parti en porte-à-faux avec une grande partie de ses électeurs.

Au Royaume-Uni, le débat est aussi vif qu'en France. En fait, au-delà du Brexit, c’est à nouveau le débat sur la nature du parti travailliste qui est en jeu. Une partie des dirigeants du Labour n’accepte pas l’orientation sociale de la base du parti qui avait voté à plus de 59% pour M.Corbyn, rejetant le discours blairiste qui, lui, semble toujours populaire chez les cadres du parti (la coupure sociale et géographique explique assez clairement la victoire du Brexit).

La candidate opposée à M.Corbyn, Angela Eagle, a beau dire «je ne suis pas une blairiste. Je ne suis pas une browniste. Je ne suis pas une corbynista. Je suis moi-même», les journaux britanniques ont mis en lumière les positions passées de la députée qui avait voté en faveur de la guerre en Irak voulue par Tony Blair. Le journal The Independent a d’ailleurs montré que les votes de la députée travailliste n’étaient pas très marqués à gauche (hausse des droits universitaires, santé…). 

D'ailleurs Diane Abbott, une proche du chef travailliste, a déjà qualifié Angela Eagle de candidate du passé. Elle «a voté pour la guerre en Irak, elle a voté pour les frais universitaires, c'est la candidate de l'Empire contre-attaque», a ironisé la soutien de Jeremy Corbyn. La campagne risque d'être rude.