Royal Baby : pourquoi la famille royale britannique est-elle encore si populaire ?

Francetv info a interrogé Hélène Catsiapis, spécialiste de la littérature anglaise contemporaine, à l'occasion de l'entrée d'un nouveau membre dans la dynastie. 

La duchesse de Cambridge et le prince William font baptiser leur fils George, en présence de la reine d\'Angleterre, le 23 octobre 2013, au palais Saint James, à Londres (Royaume-Uni). 
La duchesse de Cambridge et le prince William font baptiser leur fils George, en présence de la reine d'Angleterre, le 23 octobre 2013, au palais Saint James, à Londres (Royaume-Uni).  (JOHN STILLWELL / AFP)

Avec l'arrivée d'un nouveau Royal Baby, la famille royale britannique fait une fois de plus les gros titres. Le deuxième enfant de Kate, la duchesse de Cambridge, et de son mari, le prince William, est le quatrième dans l'ordre de succession. Mais en ce moment, le royaume ne vibre que pour lui. Pourquoi la monarchie suscite-t-elle encore tant d'enthousiasme outre-Manche ?

Francetv info a posé la question à Hélène Catsiapis, professeure à l’université et à l’Ecole centrale de Lille, spécialiste de la littérature anglaise contemporaine et auteure de La Royauté anglaise au XXe siècle (éditions Ellipses). 

Francetv info : En quoi la naissance de ce nouvel enfant est-il un évènement ? 

Hélène Catsiapis : Une naissance royale est toujours un évènement, même lorsqu'il s'agit d'un cadet. Il ne faut pas oublier qu'avant la reine Elizabeth, deux cadets se sont succédé sur le trône : George V, puis son second fils, le père de la reine, George VI.

Surtout, c'est un évènement heureux ! A compter de la naissance de ce nouvel enfant, les Britanniques vont vivre, toute leur vie, avec lui, le voir grandir... Un Royal Baby est une star, comme l'est déjà George [le premier enfant du duc et de la duchesse de Cambridge, né en 2013]. Il ne se passe pas une semaine sans qu'un magazine publie une photo du fils de Kate et de William, et tout le monde le trouve adorable. 

Pourquoi mettre ainsi en avant les enfants ? 

Ils jouent un rôle très important dans la communication de la famille royale. George avait huit mois lorsqu'il a accompagné ses parents à l'occasion d'un petit tour des pays du Commonwealth. Il a été la véritable star de ce voyage, notamment pour la presse australienne et néo-zélandaise. On a donné des surprise party pour lui, avec d'autres enfants de son âge. On y voyait de toutes petites filles avec des tee-shirts portant l'inscription "George, veux-tu m'épouser ?" Quand il jouait avec une fillette, les médias spéculaient et parlaient de lui comme d'un tombeur, tandis que d'autres se disent déjà qu'il formerait un beau couple avec une petite princesse suédoise.  

Si la famille royale est sympathique, c'est aussi parce que tout le monde peut s'identifier à ses membres, car elle compte toutes les générations. Margaret est décédée, mais elle a longtemps été la tante un peu fofolle, mondaine. Il y a les jeunes parents, les grands-parents, celui qui aime faire un peu trop la fête, etc. Tout le monde compte ce genre de personnes dans sa famille. C'est un microcosme dans lequel on peut reconnaître la société anglaise dans son ensemble.

La famille royale a-t-elle toujours été aussi populaire ?

Elle traverse des hauts et des bas, mais les Britanniques y sont globalement attachés. J'étais à Londres pour le mariage de Charles et de Diana [en 1981], et la liesse était impressionnante. Des gens venaient de partout pour faire la fête dans la capitale à cette occasion. Quand Diana est morte, et que son cercueil a été exposé au palais Saint James, à Londres, il y avait la queue dans la rue, et des panneaux qui indiquaient qu'il restait encore 11 heures d'attente avant de pouvoir se recueillir. Et les gens patientaient. De la gare au palais, je n'ai croisé que des gens vêtus de noir, quand bien même cela fait longtemps que l'on ne porte plus le deuil en Angleterre. 

On oublie aussi que la famille royale a été extrêmement populaire pendant la seconde guerre mondiale, notamment grâce à la mère d'Elizabeth [Elizabeth Bowes Lyon], alors reine. Elle a insisté pour que toute la famille, son époux le roi George VI, elle-même et leurs deux filles, restent à Londres pendant que la ville subissait les bombardements allemands. Ils se rendaient même sur les lieux de bombardement. Quand un obus a touché Buckingham Palace, la reine a prononcé cette phrase restée célèbre : "Maintenant, je peux regarder l'East End [les quartiers populaires de Londres] dans les yeux." Cela a contribué à forger l'image d'une famille royale proche de ses sujets.

N'y a-t-il pas eu un désintérêt pour la couronne après la mort de Diana ? 

Il s'est produit un moment de flottement, qui a duré jusqu'au mariage du prince William avec Kate Middleton. Kate est extrêmement populaire. Si l'on remonte jusqu'à la reine Victoria [XIXe siècle], on s'aperçoit que les membres de la famille royale épousaient autrefois exclusivement des membres de familles royales étrangères. Puis, George VI a épousé une "simple" aristocrate, et Charles s'est marié avec Diana Spencer. Kate est une enfant du peuple, fille d'une hôtesse de l'air, et elle va devenir reine d'Angleterre. C'est un destin qui plaît beaucoup et qui fait rêver les Anglais.

La reine, on l'a vu à l'occasion du jubilé, est très populaire également. Quand on se penche sur son programme hebdomadaire, on s'aperçoit qu'il ne se passe pas une journée sans qu'elle inaugure quelque chose. Elle a un emploi du temps extrêmement chargé. Quant à la princesse Anne [la seule fille d'Elizabeth II], elle assiste à au moins 800 inaugurations par an !

Que ce soit Charles, William ou Harry, tous les membres de la famille se plient à leur devoir de représentation partout à travers le monde. Ils y représentent la monarchie britannique, mais surtout les Britanniques eux-mêmes. A ce sujet, la reine a même déclaré : "Ce n'est pas une famille, c'est une firme." A travers leurs rôles et en fonction de leurs aspirations, ils mettent en lumière des sujets de société : Charles s'intéresse aux questions d'environnement, Harry [qui a combattu en Irak et en Afghanistan] parle de la question des vétérans. Comme sa mère, William visite des hôpitaux et évoque davantage les questions liées à la santé. 

Leur rôle est-il exclusivement symbolique ? 

Etant donné qu'ils sont cousins avec toutes les familles royales des pays voisins, comme la Belgique ou le Danemark par exemple, on peut dire que la monarchie a constitué une espèce d'union européenne avant l'heure. Sans trahir leur pays, on peut imaginer que les différents souverains exercent une forme de puissance non-négligeable. Chaque semaine, la reine s'entretient avec le Premier ministre. Ils discutent de politique, évidemment, et l'on peut penser que de façon officieuse, les familles royales discutent entre elles de ces questions. Elles servent d'intermédiaires dans des discussions informelles entre deux pays par exemple.

Par ailleurs, un souverain qui prend de l'âge apparaît comme encore plus influent. Quand la reine est montée sur le trône en 1952, à l'âge de 26 ans, elle avait Winston Churchill face à elle. Aujourd'hui, David Cameron a l'âge d'être son petit-fils. Aucun autre chef d'Etat n'a rencontré autant de personnalités : des présidents aux prix Nobel, elle a côtoyé tous ceux qui ont compté au XXe siècle et au début du XXIe siècle. 

Les Anglais s'intéressent-ils plus au Royal Baby qu'aux élections législatives, qui auront lieu le 7 mai ? 

C'est très difficile à dire. Les jeunes s'intéressent sans doute davantage à l'enjeu électoral, tandis qu'une part importante de personnes âgées attend le Royal Baby. 

La famille royale n'est donc jamais contestée ?

Il existe bien sûr des républicains, mais leur influence reste très limitée. Au-delà de l'aspect politique de la monarchie, les Britanniques sont attachés à la famille royale de façon sentimentale. Cela fait partie de leur histoire, de leur patrimoine : Buckingham, c'est comme la tour Eiffel. En visite à Londres, tous les touristes assistent à la relève de la garde. Même l'usage du mot "royal" fait partie du langage courant. Pour dire de quelqu'un qu'il pratique un anglais parfait, on dit qu'il parle "l'anglais de la reine". La fête nationale a lieu le jour de son anniversaire. L'hymne national ? Une prière pour la reine. Cela fait partie de leur quotidien.

C'est d'autant plus ancré dans la vie des Britanniques qu'ils n'ont jamais eu à avoir véritablement honte d'un de leurs souverains. Elizabeth Ière a été une figure déterminante du temps de Shakespeare, même chose pour Victoria au XIXe siècle, qui a régné sur l'"Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais". Nous évoquions un plus tôt le comportement de George VI pendant la guerre... Il y a une sorte d'exemplarité. 

La monarchie n'est donc pas près de s'éteindre... 

Ce sera peut-être le cas un jour. Et si personne ne voulait plus devenir roi ? Il faut rappeler que les membres de la famille royale n'ont que très peu de liberté, voire aucune, étant donné que tous leurs faits et gestes sont épiés. Ils ne peuvent pas épouser qui ils veulent, même si une réforme récente les autorise à se marier avec quelqu'un de confession catholique. Ils ne peuvent pas choisir un métier et l'exercer pleinement en raison de leur impératif de représentation, parmi d'autres contraintes. Surtout, le souverain est aussi chef de l'Eglise anglicane et la reine assiste à la messe tous les dimanches. Que se passera-t-il quand un roi ou une reine ne voudra plus assurer ce rôle, parce qu'il ou elle voudra changer de religion, ou n'en adopter aucune ?

Je prédis que le prochain couronnement sera très différent de celui de la reine Elizabeth II. Je doute que seul l'archevêque de Canterbury soit présent, par exemple. La famille royale doit évoluer avec son époque et son pays, et elle ne peut pas exclure d'un tel évènement ses sujets d'autres confessions. Heureusement, elle s'est toujours montré ouverte, même si les évolutions sont lentes.