Syrie : des victimes des atrocités du régime de Bachar Al-Assad identifiées

Un nouveau rapport de l'ONG Human Rights Watch, publié mercredi, révèle l'identité de plusieurs victimes du régime de Bachar Al-Assad, photographiées dans le dossier "César".

Des visiteurs passent devant l\'exposition sur les tortures du régime syrien, dans le hall du siège de l\'ONU, à New York (Etats-Unis), le 12 mars 2015.
Des visiteurs passent devant l'exposition sur les tortures du régime syrien, dans le hall du siège de l'ONU, à New York (Etats-Unis), le 12 mars 2015. (AFP)

Et si les morts pouvaient parler ? Pendant neuf mois, l'ONG Human Rights Watch (HRW) a étudié 28 707 photographies du "rapport César", montrant les corps de milliers de prisonniers torturés et décédés dans les geôles du régime de Bachar Al-Assad en Syrie. Dans un rapport (en anglais) de 86 pages, publié mercredi 16 décembre, l'organisation explique comment elle est parvenue à identifier certaines victimes et à analyser les causes de leurs décès.

L'organisation a localisé et interviewé 33 proches de 27 victimes dont les cas ont été examinés par des chercheurs. Elle a rencontré 37 anciens prisonniers et 4 anciens gardiens de centres de détention ou d'hôpitaux militaires ayant fait défection. A l'aide d'images satellites et de techniques de géolocalisation, HRW a aussi pu confirmer que certaines photographies de personnes décédées ont été prises dans la cour de l'hôpital militaire de Damas.

Ces photos ont toutes été ramenées clandestinement de Syrie en 2013 par un ex-photographe de la police militaire syrienne appelé "César". Il s'était enfui du pays en emportant plus de 53 000 photographies effroyables de ces corps torturés. Francetv info raconte l'histoire de trois de ces victimes : un charpentier, un étudiant et une ingénieure, tous victimes de la "machine de mort" du régime syrien.

Khalid Hadla, un charpentier "anti-gouvernement"

Dans la ville de Daraya, située à une dizaine de kilomètres au sud de Damas, la famille Hadla est connue pour être opposée au gouvernement. L'un des membres de cette famille, Khalid Hadla, est âgé de 39 ans. Charpentier, père de trois enfants, il est connu pour être "le plus discret de la famille, qui ne participe qu'à des manifestations pacifiques", raconte son frère Amer, à Human Rights Watch.

Un jour de janvier 2013, au cours d'une descente des services de renseignement, il est arrêté à son domicile, devant sa femme et ses enfants. A cette époque, les forces de Bachar Al-Assad et les rebelles syriens se déchirent pour le contrôle de Daraya. "Tout le monde dans la ville soutenait la rébellion, même les femmes. Les soldats de la famille qui faisaient partie de l'Armée syrienne ont déserté pour rejoindre les rangs de l'Armée syrienne libre", raconte Amer.

Khalid est alors envoyé dans la prison d'Al-Mezze, à Damas, gérée par les forces de renseignement du régime syrien. Sous la torture, il "avoue tout". D'après les photographies de "César", les experts légistes de HRW notent que l'homme présente de graves blessures et des bleus sur son bras gauche, et qu'il a été suspendu par les poignets. Quatre frères et sœurs de Khalid ont aussi été arrêtés. A ce jour, personne ne sait ce qu'ils sont devenus, ni s'ils sont vivants.

Ayham Ghazzoul, étudiant et militant des droits de l'homme

Ayham Ghazzoul avait 25 ans lorsque des membres du Bureau des élèves de l'université de Damas, un bureau pro-Assad, l'ont dénoncé aux services de renseignement syriens. Etudiant en médecine dentaire, militant des droits de l'homme, Ayham était un jeune homme engagé, travaillant avec le Centre syrien pour la liberté de la presse et la liberté d'expression et le Centre de documentation sur les violations syriennes. 

M., un étudiant de l'université de Damas, arrêté le même jour qu'Ayham, s'est confié à HRW. Amené avec Ayham dans une pièce de l'école de médecine par des officiers du régime, il a été torturé avec lui pendant près de quatre heures :

Les officiers les ont frappés avec leurs mains, leur ont infligé des décharges à l'aide de matraques électriques et les ont fouettés avec des câbles et des tuyauxD'après M.., victime du régime syrienHuman Rights Watch

Ayham a ensuite été transféré dans la cellule 215 des Services de renseignements syriens. Le quatrième jour de sa détention, le 9 novembre 2012, extrêmement affaibli, le jeune homme est mort de ses blessures. "Il était si fatigué, je lui ai dit de poser sa tête contre mes jambes. Après 45 minutes, les gardes de sécurité sont venus laver le couloir où nous étions assis. Ayham ne s'est pas réveillé. Il était mort depuis trente minutes."

Rehab Al-Allawi, étudiante en ingénierie à Damas

Rehab est la seule femme photographiée par "César" à avoir été identifiée. Ingénieure étudiante à l'université de Damas, elle a été arrêtée par des brigades spéciales de la police militaire le 17 janvier 2013. Ce jour-là, vers 22 heures, une unité de policiers débarque chez elle à Damas et l'emmène. L'officier de police présent sur les lieux confie à sa mère : "L'affaire sera close dans quelques heures".

Connue pour venir en aide aux réfugiés de Homs, Rehab a 25 ans. Après son arrestation, sa famille cherche à obtenir des informations auprès de contacts qui travaillent au gouvernement, et leur verse même plus de 16 400 euros de pots-de-vin, sans succès. Après quelques mois, le ministère de la Justice contacte la famille pour lui annoncer que Rehab est vivante. "Elle est au service de la Sécurité militaire, son nom est inscrit dans le registre." Quelques mois plus tard, un officier militaire demande à la famille de lui verser près de 165 000 euros pour délivrer Rehab et l'emmener en lieu sûr, en Turquie. Bassam, son frère, paye la somme, mais on lui apprend que sa sœur se trouve en réalité au Liban. Son autre frère, Hamza, passe 8 mois à la chercher dans les camps du Liban, sans résultat.

En réalité, Rehab avait été transférée dans un centre de détention du régime syrien. Une nuit, un garde est venu la chercher et lui a annoncé qu'elle était libre, a témoigné une codétenue. Puis elle a disparu. En mars 2015, après que les photographies de César ont été publiées, sa famille la reconnaît parmi les cadavres. Sur ces portraits, les experts d'HRW ne trouvent pas d'indices apparents de torture, mais des traces d'injections intraveineuses sur son bras gauche.