Frappes en Syrie : "Une sorte de réparation du terrible rendez-vous manqué de 2013"

Pierre Servent, expert en stratégie militaire, a affirmé samedi sur franceinfo que ces frappes occidentales en Syrie arrivent "tard", "mais pas trop tard".

L\'agence de presse officielle syrienne diffuse une photo des frappes occidentales à Damas, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018.
L'agence de presse officielle syrienne diffuse une photo des frappes occidentales à Damas, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. (HANDOUT / STR / SYRIAN GOVERNMENT'S CENTRAL MILI)

Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont lancé dans la nuit de vendredi à samedi 14 avril une opération militaire conjointe en Syrie, en représailles à une attaque chimique présumée le 7 avril à Douma, près de Damas. "On a une frappe militaire à des fins politiques et diplomatiques", analyse samedi sur franceinfo l'expert en stratégie militaire, Pierre Servent.

franceinfo : Que pensez-vous de ces frappes occidentales en Syrie ?

Pierre Servent : C'est une sorte de réparation du terrible rendez-vous manqué de 2013. Il avait été question que ces trois pays [États-Unis, France, Royaume-Uni], à la suite d'une utilisation d'arme chimique dans la même région de la Ghouta, frappent la chaîne de commandement chimique de Bachar al-Assad. C'est ce qui se passe aujourd'hui malheureusement avec énormément de retard et une situation locale qui est d'une très grande confusion. Il y a au moins cinq ou six niveaux de guerre différents dans ce pauvre pays. Ces trois pays, qui représentent trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'Onu, ont effectivement frappé mais pas pour ajouter un niveau de guerre. [Ils ont frappé] pour sanctionner le régime et envoyer un message à la communauté internationale.

Les actions diplomatiques sont dans l'impasse, mais n'est-il pas gênant de contourner les Nations unies ?

Je le regrette, mais il y a une situation de blocage absolue et il y a un moment où les démocraties ne peuvent pas laisser faire et laisser impuni un cynisme qui est celui de l'Iran, de la Russie, soutenant leur allié Bachar al-Assad, qui est un criminel de guerre de première catégorie. Le droit étant systématiquement bloqué par ce système onusien, ces trois pays ont décidé de passer par-dessus. Là, il y a vraiment le rappel des règles, et c'est vraiment la ligne française. J'avais la crainte que le président américain veuille en profiter pour frapper les Iraniens. Là, on a une frappe militaire à des fins politiques et diplomatiques.

N'est-il pas trop tard pour réagir ?

C'est tard, c'est très tard, mais pas trop tard. Les historiens retiendront la date de 2013 puisque toute la chaîne de commandement et les stocks chimiques [devaient être] frappés. Mais il y avait une partie secrète dans les plans de frappes occidentales qui consistait à détruire le maximum de potentiel d'Al Qaïda. Dans les plans de frappes, il y avait une approche assez subtile. Il s'agit d'affaiblir le régime de Bachar sur son stock d'armes chimiques, le diminuer et en même temps doper la rébellion non jihadiste en détruisant le potentiel de ses concurrents sur le terrain. 2013 est le grand rendez-vous raté et Barack Obama, tout sympathique qu'il est, porte une énorme responsabilité sur les épaules. Il est trop tard aujourd'hui parce qu'on est dans une situation tragique, catastrophique où le pays est disloqué, mais il n'est jamais trop tard pour marquer le coup sur des grands principes.

Emmanuel Macron vit sa première opération militaire d'envergure. Donald Trump qui a initié l'action sort-il gagnant de ces actions ?

Il fallait rompre avec le sentiment d'inertie donné par Barack Obama. [L'année dernière, Donald Trump] l'a fait tout seul et ça n'a pas énormément changé de choses. Là, on voit bien que Donald Trump est absolument ravi d'avoir le poids politique de la France et de la Grande-Bretagne. Il n'y a pas de gagnant-perdant, parce que malheureusement les perdants sont les Syriens. Mais je pense que la morale sort plutôt gagnante ce matin, mais ça ne suffira pas.