"On rajoute du chaos au chaos" : l'offensive turque au nord-est de la Syrie vue par des experts

Alors que l'offensive menée par le président turc se poursuit au nord-est de la Turquie, le Conseil de sécurité de l'ONU se réunit jeudi 10 octobre. 

Ras al-Aïn, au nord-est de la Syrie, vue depuis le territoire turc, le 10 octobre 2019.
Ras al-Aïn, au nord-est de la Syrie, vue depuis le territoire turc, le 10 octobre 2019. (STR / EPA / MAXPPP)

Au lendemain du lancement de l'offensive menée par Ankara dans le nord-est de la Syrie, les forces kurdes tentent de contenir l'attaque de la Turquie. L'assaut mené par le président turc, Recep Tayyip Erdogan, inquiète, et le Conseil de sécurité de l'ONU se réunit à huis clos jeudi 10 octobre à la demande de la Belgique, la France, l'Allemagne, la Pologne et du Royaume-Uni. Plusieurs pays craignent un retour en force de Daech.

Pierre Servent, expert en stratégie militaire, David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, Didier Billon, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), et Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à Paris, analysent pour franceinfo le contexte et les enjeux de cette offensive.

"L'obsession turque" d'Erdogan

Si l'assaut à l'initiative du président turc provoque un tollé à l'international, il n'étonne pas pour autant. "Les Turcs jouent en solo, ils sont dans la continuité totale de leur politique depuis 2011, analyse Pierre Servent, expert en stratégie militaire, c'est-à-dire créer une zone tampon de l'autre côté de la frontière syrienne pour se 'protéger' d'incursions kurdes et casser toute possibilité de créer une sorte d'Etat qui pourrait faire une jonction avec les Kurdes de Turquie." 

David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, parle même de "l'obsession kurde d'Erdogan" : "Il y a un problème structurel pour lui qui est la question des Kurdes, pas seulement en Syrie mais aussi en Turquie. La cible désignée en l'occurrence c'est les YPG, associés au PKK [le Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation considérée comme terroriste par plusieurs Etats dont la Turquie], contre lesquels Erdogan est en guerre depuis une trentaine d'années."

Mais l'offensive turque serait également motivée par les problèmes de politique intérieure que rencontre le président Erdogan, selon Didier Billon, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) : "Il faut comprendre l'isolement d'Erdogan pour des raisons politiques, militaires aussi. Rappelons qu'une partie de l'état major de l'armée turque a été 'purgée' après la tentative de coup d'État. Toutes ces raisons se conjuguent".

Quel meilleur moyen pour Erdogan que d'utiliser une intervention militaire pour ressouder les rangs dans une situation politique plus très favorable ?Didier Billion

Plusieurs organisations ont appelé jeudi à des rassemblements samedi à Paris, en soutien aux Kurdes de Syrie. Beaucoup dénoncent le comportement des occidentaux. Pour eux, la communauté internationale doit se mobiliser davantage. "On se rappelle le rôle qu'ils ont tenu dans les combats au sol contre Daech, souligne Didier Billon. Sans eux le combat, contre Daech aurait été plus long, moins efficace. Et aujourd'hui ils sont lâchés. La coalition internationale anti-Daech qui avait été mise en œuvre par les Etats-Unis se contentait de bombardements aériens mais ce n'était pas suffisant. On sait parfaitement que ce type de guerre se gagne aussi au sol. Les seuls capables et suffisamment courageux pour affronter Daech étaient les Kurdes."

Les Kurdes "lâchés et instrumentalisés"

Les Etats-Unis sont particulièrement pointés du doigt puisque le président américain a annoncé le retrait des forces américaines dans le nord-est de la Syrie dimanche dernier, ouvrant la porte à cette intervention, même s'il la condamne aujourd'hui publiquement.

Mais ce n'est pas la première fois que les Américains laissent le sentiment de trahir les Kurdes, rappelle Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à Paris : "On est dans la politique hyper réaliste, avec le style Trump qui en rajoute un peu. Mais il faut voir qu'on est dans la continuation de la politique d'Obama, qui avait fait volte-face en septembre 2013 en ne bombardant pas le régime de Bachar Al-Assad, après des attaques aux gaz chimiques contre les populations civiles en Syrie. Et en limitant l'aide aux mouvements insurrectionnels syriens. On est dans une grande tradition de la politique américaine par rapport aux Kurdes."  "Une fois de plus, les Kurdes se font trahir, renchérit Didier Billion. Ils se font lâcher par ceux qui les avaient instrumentalisés."

Le risque Daech, "une nouvelle bascule tragique"

Alors que de nombreux pays ont montré leurs inquiétudes vis-à-vis d'un possible retour du groupe Etat islamique, Emmanuel Macron a appelé la Turquie, jeudi, "à mettre un terme le plus rapidement possible" à son offensive en Syrie : "Ce risque d'aider Daech à reconstruire son califat, c'est la responsabilité que prend la Turquie", a t-il dénoncé. Une crainte fondée, selon Pierre Servent : "Les Kurdes vont se détourner de cette partie du front. Ils vont se retirer, ils ne vont pas pouvoir continuer à combattre Daech qui essaie de se reformer." 

"C'est une situation ubuesque, tragique, poursuit Pierre Servent. Nous sommes là dans une nouvelle bascule tragique, dans cette Syrie qui n'arrive pas à trouver un centre de gravité de reconstruction et d'entente politique." "La situation sur le terrain est préoccupante, estime Didier Billion. On rajoute du chaos au chaos par cette intervention militaire."

Et le risque d'un retour du groupe Etat islamique est en effet explicitement mentionné par les hauts responsables kurdes, explique David Rigoulet-Roze : "Ils disent concentrer leur énergie sur la résistance à l'offensive turque, et non plus sur la surveillance notamment des camps, dont certains regroupent plusieurs dizaines de milliers de prisonniers de Daech. Effectivement c'est la sécurisation de ces camps qui pose déjà problème, et qui préoccupe les Européens, comme les Français et les Britanniques."

Ces conséquences ne font pas partie des préoccupations américaines, selon Gilles Dorronsoro. Interrogé sur le sort des jihadistes européens, Donald Trump, "avec une certaine brutalité", note l'expert, a déclaré qu'ils "vont s'échapper vers l'Europe. C'est là qu'ils veulent aller. Ils veulent rentrer chez eux". "On retrouve ce qui a été fait de manière un peu plus subtile par Obama, pointe Gilles Dorronsoro. La crise syrienne n'est pas très importante pour les Etats-Unis parce que c'est les Européens qui payent le prix. Pour les Etats-Unis cela ne faisait pas véritablement partie de l'équation stratégique."