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Comment les services de renseignement peuvent-ils faire face à l'Etat islamique ?

L'Etat islamique autoproclamé, qui s'est installé en Irak et en Syrie, est une menace pour les pays occidentaux. Mais comment le surveiller et le contrôler ? Francetv info a posé la question à trois experts. 

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France Télévisions
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Un combattant de l'Etat islamique brandit une arme et un drapeau dans une rue de Mossoul (Irak) en juin 2014.  (REUTERS)

L’Etat islamique est maintenant désigné comme l’ennemi à abattre. La mise en scène médiatique des assassinats de deux journalistes américains, James Foley et Steven Sotloff, a choqué le monde. A Newport (pays de Galles, Royaume-Uni), le sommet de l’Otan a décidé la mise en place d’une coalition contre les jihadistes. Cette confrontation avec un Etat autoproclamé détenteur de territoires, de richesses et de multiples recrues venues d’un peu partout dans le monde pose de nombreuses questions. En particulier pour les services de renseignement.

Comment répondre aux défis lancés par l’Etat islamique ? Francetv info a interrogé Mathieu Guidère, spécialiste de l’islam et de géopolitique, Louis Caprioli, ancien responsable de la Direction de la surveillance du territoire (DST, devenue DGSI aujourd'hui), et Arnaud Danjean, ancien membre de la Direction de la sécurité extérieure (DGSE) et député européen UMP. 

Les services de renseignement avaient-ils vu venir le danger de l’Etat islamique ?

Les trois experts sont unanimes : les services spéciaux occidentaux n’ont pas été surpris par la montée en puissance de l’Etat islamique. Aux yeux de l’islamologue Mathieu Guidère, c’était même un choix : "On pourrait parler d’un pari. Il s’agissait en quelque sorte de guérir le mal par le mal en adoptant le principe du laisser-faire." Pour quelle raison ? Parce que, rappelle le spécialiste, au contraire d'Al-Qaïda "qui mène le jihad global, un projet international contre l'Occident, l’Etat islamique, lui, mène un jihad local". "Cette option du laisser-faire, surtout dictée par l'impuissance de la communauté internationale avec les vetos chinois et russes à l'ONU quand la question d'une action concertée s'est posée face à Bachar Al-Assad, était à la fois judicieuse et dangereuse, affirme Mathieu Guidère. En Syrie, on a laissé se dérouler des affrontements réellement meurtriers (on a relevé environ 3 000 morts dans les rangs des divers combattants jihadistes). Et, désormais, on connaît le vainqueur, à savoir l’Etat islamique. C'est à lui qu'il faut faire face maintenant."

Pour Arnaud Danjean, les services de renseignement "ont suivi attentivement la genèse de l’Etat islamique mais n’ont peut-être pas assez pris en compte son caractère transnational, ni l’importance des recrues venues de l’étranger". En revanche, l’ancien membre de la DGSE estime que "politiquement, on est clairement passés à côté de la fulgurance du phénomène. Cela fait quand même depuis janvier que les jihadistes ont pris Falloujah ! Il a fallu attendre le drame de Mossoul, celui des Kurdes et la persécution des chrétiens pour réagir, c’est beaucoup trop tardif."

Est-il possible, pour les services de renseignement, de savoir ce qu’il se passe dans l’Etat islamique ?

Louis Caprioli est catégorique. "Si vous parlez de pénétrer cette organisation, je pense qu’un tel projet est quasi-impossible, tranche l’ancien responsable du contre-terrorisme français. A l’époque du jihad en Afghanistan, il était 'facile' de repérer les filières (on appelait cela le Londonistan), les parcours (via le Liban, et le Pakistan) et les centres de formation. Tout cela était fait pour aller combattre. Aujourd’hui, le jihadiste peut envisager de mourir sans problème apparent. Donc si vous envoyez un agent là-bas, il va commencer par laver les gamelles. Puis, on lui dira qu’il doit aller sur le front pour une opération suicide. Autrement dit, la mort fait bel et bien partie du contrat. C’est une énorme responsabilité." Autre élément à prendre en compte : "Des anciens de Saddam sont passés du côté des jihadistes, y compris des professionnels des anciens services irakiens."

Le recrutement multinational et diversifié de l’Etat islamique serait également une difficulté supplémentaire pour les agents des services. "Là encore, nous ne sommes plus face aux 'cellules d’Al-Qaïda repliées sur elles-mêmes', affirme Arnaud Danjean. La présence de nombreux étrangers permet à l’organisation d’avoir des informations sur à peu près tous les pays, comme la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Belgique… Ajoutez à cela, internet, les réseaux sociaux et une stratégie de communication qui crée un effet boule de neige dans l’auto-radicalisation des individus, et vous aurez une idée de l’ampleur de la question."

Pour Mathieu Guidère, la spécificité même de l’Etat islamique expliquerait la difficulté de la tâche dévolue aux services de renseignement. "Cette organisation se veut un Etat, elle agit donc comme un Etat. Quand l'EI conquiert un territoire, il le gère comme un Etat. Cela n’a rien à voir avec la clandestinité qui était la règle pour Al-Qaïda. C’est un peu ce qui se passe avec les Forces armées révolutionnaires en Colombie (les Farc) qui se substituent sur leurs territoires à la puissance publique légale. Pour les services de renseignement, cela pose problème : comment agir sur des territoires que les vrais Etats ne maîtrisent plus ?" 

Les services de renseignement sont-ils habitués à agir face à une organisation aussi riche, structurée et armée ?

"Selon moi, la force et la puissance de l’Etat islamique sont le fruit d’une exagération, déclare Mathieu Guidère. Les services américains veulent en faire un ennemi global, alors ils survendent ses capacités comme ils l’ont fait avec Saddam Hussein et sa pseudo 'quatrième armée du monde' ou encore avec 'l’hyper-puissance' d’Al-Qaïda. Les 12 000 combattants au service de l’Etat islamique sont en nombre manifestement insuffisants pour tenir les territoires du nord de la Syrie, le centre et le nord de l’Irak. Du point de vue militaire, si l’on décrit la réalité des choses, l’Etat islamique n’est pas une force inaccessible."

Soit, mais cet Etat proclamé possèderait de véritables fortunes grâce aux puits de pétrole dont il s’est emparé, sept au total et un gain quotidien qui se chiffrerait en millions de dollars grâce aux trafics locaux. De même, la conquête de Mossoul aurait permis de faire main basse sur le trésor de la banque de cette ville, plus de 400 millions d’euros selon plusieurs sources. "Tout cela ne constitue pas l’économie d’un Etat, rétorque Mathieu Guidère. Trafiquer du pétrole mal raffiné, ou braquer des banques, ne peut constituer une vraie force durable. Oui, une organisation terroriste a rarement bénéficié d’autant de ressources, mais de là à dire qu’elle constitue une menace globale, c’est tout à fait exagéré."

"Je ne sais si les banques avaient autant de liquides qu’on veut bien le dire, ajoute, dubitatif, Louis Caprioli. En tout cas, cela permet à cette organisation de payer ses jihadistes, les veuves, les familles. Ils peuvent se structurer encore plus aisément avec des forces de sécurité, des services d’espionnage ou de contre-espionnage…"

"C’est ce que j’appelle un circuit court, qualifie l’ex des services Arnaud Danjean. Les jihadistes prélèvent leur dîme sur les territoires qu’ils contrôlent. Ils pillent et accumulent sans nécessité d’envoyer de l’argent à des cellules dormantes comme Al-Qaïda le faisait. Ce circuit fermé ajoute à la difficulté de pénétration par les services."

Que peut faire le renseignement face à l’Etat islamique ?

Là encore, les trois experts sont unanimes : seule la coopération internationale fonctionnera face à l'EI. Une coopération pourtant difficile tant les intérêts sont divergents. Une coopération pas toujours avouable. Mais une coopération indispensable face à la menace. "Jusqu’à présent, on n’a pas découvert de projet de grande ampleur chez les gens qu’on a arrêtés. Mais, je crois que l’on risque d’assister à un changement d’échelle, assure Louis Caprioli. L'EI finira par frapper nos pays, surtout si l’on s’engage dans la coalition évoquée par les pays de l’Otan." "Je suis convaincu de l’existence d’une telle menace, assène Arnaud Danjean. Je reconnais avoir tenu, au départ,  un raisonnement à court terme, genre 'qu’ils se battent entre eux !'. Désormais, on ne peut plus penser comme cela. On le sait pertinemment depuis la tuerie du musée juif de Bruxelles en juin dernier."

"Heureusement, la coopération internationale entre les services est une réalité, explique Mathieu Guidère. Même les pays du Golfe jouent le jeu. L’adversaire est trop proche pour ne pas réagir. En tout cas en Irak. C’est une alliance conjoncturelle exceptionnelle. Mais il sera très difficile de lutter contre l’idéologie de l’Etat islamique. Sa réunification des musulmans sous un califat autoproclamé est une idée redoutable. Elle fait prévaloir l’identité religieuse sur l’identité nationale. Comment un service peut-il lutter contre cette allégeance ?"

"L’ultime question posée est politiquement un sacrilège, souligne Louis Caprioli. Pourquoi ne pas renouer discrètement quelques fils avec les services du régime syrien ?" Nécessité ferait ainsi loi, face au danger représenté par l’ennemi commun. "Certes, il est tout à fait compréhensible que politiquement, diplomatiquement, nos relations avec le régime de Bachar Al-Assad aient été rompues, reconnaît Arnaud Danjean. Mais les services de renseignement sont là pour aller dans les interstices, là où officiellement on ne va pas. D’autres Etats occidentaux le font, nous le savons." En tout cas sur ce point, le président de la République française a été on ne peut plus clair. Dans son intervention au sommet de l’Otan, François Hollande a déclaré : "La Syrie est un cas différent [de l'Irak]. Il ne peut pas être pour la France concevable d’avoir quelque action qui puisse être faite en lien avec le régime de Bachar Al-Assad."

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