Attentat à l'aéroport d'Istanbul : pourquoi l'Etat islamique ne revendique pas ses attaques en Turquie

Le groupe jihadiste, pourtant prompt à revendiquer systématiquement ses attaques partout dans le monde, n'a toujours pas assumé son rôle dans celui de mardi dernier.

La foule porte le cerceuil d\'une des victimes de l\'attentat du 28 juin, à Istanbul, en Turquie.
La foule porte le cerceuil d'une des victimes de l'attentat du 28 juin, à Istanbul, en Turquie. (OZAN KOSE / AFP)

L'attentat à l’aéroport Atatürk d’Istanbul (Turquie), qui a fait au moins 42 morts, mardi 28 juin, n'a toujours pas été revendiqué. Ankara accuse les jihadistes de l'organisation Etat islamique (EI). "Les indices pointent vers Daech [acronyme arabe désignant l'EI]", a ainsi déclaré le Premier ministre, Binali Yildirim. Mais il est fort possible que le groupe terroriste choisisse encore une fois de ne pas assumer sa responsabilité dans cette attaque. Car l'EI ne veut pas rentrer en conflit direct avec la Turquie. Explications.

Un ennemi commun : les Kurdes

Au départ, le groupe Etat islamique n'était pas une préoccupation majeure de la Turquie. Elle a plutôt entretenu une relation ambiguë avec les jihadistes. Il faut dire qu'Ankara et les combattants du califat autoproclamé partagent un ennemi commun : les Kurdes. La Turquie ne voyait donc pas de problème à ce qu'un nouveau front soit ouvert contre ce peuple, opposé aux jihadistes.

L'organisation jihadiste est donc apparue à la Turquie comme un moyen de lutter contre les ambitions autonomistes des Kurdes. "Engagé dans une guerre totale contre le PKK sur son propre territoire, Ankara n’est pas à proprement parler intervenu contre l’Etat islamique en Syrie. Au contraire, la Turquie s’est montrée systématiquement hostile aux avancées des forces kurdes syriennes face aux jihadistes", écrit Le Monde.

Tant que les forces turques n'étaient pas engagées contre l'Etat islamique sur le plan international, elles représentaient aussi aux yeux des jihadistes une aide précieuse pour se débarrasser de ce peuple férocement engagé militairement contre eux au nord du territoire qu'ils occupent. "Combattre à la fois l’Etat islamique et l’un de ses pires ennemis, le PKK, est impossible", poursuit Le Monde, expliquant qu'Ankara était inévitablement amenée à choisir son camp.

Des attentats en représailles

Ankara a longtemps joué sur les deux tableaux, sans s'engager directement contre l'Etat Islamique. D'ailleurs, en janvier 2016, seuls 10% de Turcs considéraient l'Etat islamique comme un groupe terroriste, selon l'agence Reuters (en anglais). Mais l’époque où Ankara négociait en sous-main avec l’organisation Etat Islamique, comme lors de la libération des employés de leur consulat de Mossoul en Irak, est révolue.

Depuis juillet 2015, date du premier attentat à Suruç (34 morts), sept attaques terroristes ont déjà été perpétrées par des membres ou des sympathisants du mouvement jihadiste, dont trois à Istanbul. Au total : 298 morts en à peine un an. 

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a dû choisir son camp, Ankara se montre plus engagée dans la coalition internationale et s'emploie désormais à démanteler les filières présentes sur le territoire. Quelques heures avant l'attentat  à l'aéroport Atatürk, le gouvernent se félicitait de la destruction de 15 positions de l'EI en Syrie. Mais ce revirement de position turque s'est fait davantage par pression internationale et en réponse aux attaques que pour des raisons idéologiques.

La Turquie, un territoire stratégique

Les attentats visant le pays se sont rapidement multipliés, mais l'Etat islamique n'a toujours pas intérêt à rentrer en conflit direct avec la Turquie. L'organisation en est trop dépendante. D'abord, parce qu'il représente une base-arrière par laquelle transitent pétrole dans un sens et équipements militaires dans l’autre. Ensuite, c'est dans la zone frontalière entre la Turquie et la Syrie que l’Etat islamique peut se fournir en biens de consommation courante qui pourraient venir à manquer dans les territoires qu'il contrôle.

La Turquie est aussi la porte d'entrée pour les jihadistes arrivant d’Europe, d’Asie, d’Afrique et désirant rejoindre les rangs du califat autoproclamé. La frontière est très poreuse, ce qui explique pourquoi les Occidentaux demandent aux Turcs de bloquer hermétiquement ce point de passage depuis des semaines. Mais ces requêtes sont pour l'instant vaines car il s’agit du seul et unique point de contact et d’approvisionnement des groupes armés salafistes opposés à Bashar Al-Assad et soutenus pour la plupart par Ankara.

L'Etat islamique s'en tient à des "avertissements"

C'est pour cela que le groupe terroriste s'en tient jusqu'ici à envoyer des "avertissements" à Ankara, sans revendiquer ouvertement ses attaques. "L’Etat islamique ne revendique pas car il ne veut pas donner l’impression qu’il menace la Turquie, laquelle est son seul lien avec le monde", explique le chroniqueur turc Kadri Gürsel à Slate.

Revendiquer un attentat tel que celui de l'aéroport d'Istanbul obligerait donc les jihadistes à rentrer officiellement en guerre ouverte avec la Turquie. Et donc s'exposer à des représailles massives. D'autant que le pays reste une terre de recrutement et de trafics en tous genres pour se financer. C'est aussi leur seule porte de sortie en cas d'échec militaire sur les territoires syriens et irakiens : "Si Daech est battu, son seul point de fuite passe par la Turquie, c’est dire combien ce pays est important pour les jihadistes", appuie Kadri Gürsel.