Sanctions américaines contre l'Iran : l'Europe pourrait prendre une "loi de blocage" pour défendre ses entreprises

Pierre Lellouche, ancien secrétaire d'État aux Affaires européennes, a expliqué, mercredi sur franceinfo, que l'Europe peut prendre une "loi de blocage", comme en 1996 face à la loi Helms-Burton, renforçant l'embargo sur Cuba.

Pierre Lellouche, ancien secrétaire d\'État aux Affaires européennes, le 29 novembre 2016.
Pierre Lellouche, ancien secrétaire d'État aux Affaires européennes, le 29 novembre 2016. (BERTRAND GUAY / AFP)

Après la décision de Donald Trump de sortir de l'accord sur le nucléaire iranien, Emmanuel Macron a estimé mercredi 9 mai sur franceinfo que l'Europe est maintenant "en charge de garantir cet ordre multilatéral créé à la fin de la Deuxième Guerre mondiale" et qu'elle "doit se faire respecter". Pour Pierre Lellouche, ancien secrétaire d'État aux Affaires européennes, conseiller Les Républicains de Paris, l'Europe peut "se battre" en prenant une "loi de blocage", comme ce fut le cas en 1996 face à la loi Helms-Burton, renforçant l'embargo sur Cuba, et en rentrant dans "une guerre commerciale".

franceinfo : Pour vous, l'Europe ne doit pas s'aligner sur la position américaine. Mais que peut-elle faire ?

Pierre Lellouche : Ou bien on se couche dans cette affaire, ou bien on se bat. Se battre, c'est ce qu'on appelle prendre une loi de blocage, c'est-à-dire un texte de loi national et européen, une directive, qui empêcherait les entreprises européennes de se conformer à la législation américaine. Cette loi les punirait si elles se conformaient aux normes édictées par l'Office of Foreign Assets Control et le ministère du Trésor américains. Cela a été fait par le passé, il y a plus de 20 ans, pendant un épisode de la guerre froide avec la loi Helms-Burton qui nous interdisait d'acheter du gaz soviétique, à l'époque. L'Europe avait jugé que les Américains étaient allés trop loin et on avait pris une loi de blocage.

Si les Français et les Européens veulent mettre les Américains au pied du mur, ils le peuvent : ça s'appelle une guerre commerciale.Pierre Lellouche

Est-ce que nous sommes prêts à le faire aujourd'hui ? Est-ce que ces rapports de force nous le permettent ? Cela, c'est au président de la République de le décider. Mais moi, depuis le début, je conseille d'être ferme parce que trop c'est trop et que depuis un certain nombre d'années, entre l'affaire BNP, l'affaire Alstom, qui est un véritable scandale, et d'autres du même genre, les Américains nous ont fait pis que pendre alors que nous sommes, sur le plan militaire et stratégique, leurs meilleurs alliés.

L'Europe est-elle assez unie pour cela ?

Pour l'instant, cela reste à démontrer. J'observe par exemple que la dernière tentative française, la volonté du président Macron de taxer les Gafas, qui était supposée être acquise, ne l'est plus depuis que non seulement les Luxembourgeois et les Maltais, mais surtout les Allemands et les Anglais, ont mis leur veto par crainte de rétorsion américaine sur l'aluminium et l'acier. Donc la vérité c'est que pour l'instant je ne vois pas poindre, au-delà des mots et des moulinets diplomatiques, de mesures fortes qui permettent de penser que l'Europe va dire aux Américains : "Non, nous allons interdire à nos entreprises d'appliquer le droit américain." Après, la méthode Macron qui a consisté à dire à Washington, qu'en plus de cet accord dit JCPOA [Joint Comprehensive Plan of Action], on va ajouter un accord sur les missiles, un autre sur la prolongation du nucléaire, puis un autre encore sur la politique étrangère de l'Iran au Moyen-Orient, qui est extrêmement déstabilisatrice, tout ça est juste sauf que les Iraniens ne veulent pas et que même les autres Européens ne veulent pas. Donc en fait le front diplomatique, il n'est pas du tout uni.

Ce que dit Emmanuel Macron à présent, ce sont aussi des mots, des "moulinets" ?

Je souhaite que non. Il y a vraiment une crise de leadership dans le monde occidental. Emmanuel Macron l'a d'ailleurs compris. L'affaiblissement d'Angela Merkel, l'affaiblissement de Theresa May, le trumpisme, tout cela lui laisse beaucoup d'espace pour affirmer son leadership. Après, il y a la réalité des rapports de forces. Il lui reste à entraîner aujourd'hui le reste de l'Europe sur le plan qu'il a présenté à Washington, il reste aussi à convaincre les Russes - il va à la fin du mois voir Vladimir Poutine -, à amener les Chinois sur la même ligne. S'il arrive à faire cela, il sera le leader du monde occidental.